Crédit photo: Nicolas Cantin

Ce n’est pas un, ni deux, mais bien trois spectacles de Nicolas Cantin qui étaient présentés à l’Usine C le 11 novembre en après-midi. Il fallait avoir le cœur solide et une capacité de concentration affinée pour assister à la trilogie Trois romances, qui regroupe Grand singe, Belle manière et Mygale. Chose certaine, le public en a eu pour son argent : plus de 3 heures d’ « art bâtard » (pour reprendre le terme du créateur), où improvisation, danse (et non-danse), théâtre et cirque se mêlent et s’embrouillent pour donner une œuvre singulière – et c’est le moins qu’on puisse dire!

Malgré le titre qui laisse présager une création romantique, Trois romances n’a rien de sucré ou de fleur bleue. Bien au contraire, la trilogie présente l’intime dans toute sa crudité, avec ses secrets et ses traumas; les personnages dévoilent ce qui devrait rester derrière la porte de leur chambre à coucher. Voilà d’ailleurs le projet de Cantin, qui souhaite « montrer l’être humain quand il n’est pas en représentation sociale et que son masque est tombé».

Un pari réussi, en particulier pour le duo Belle manière, qui met en scène une femme dramatiquement en manque d’amour. Au début de la pièce, on voit cette dernière, interprétée par la talentueuse Ashlea Watkin, seule et désemparée sous des néons qui clignotent : « J’ai assez dansé maintenant. I don’t know what to do. » Elle demande plus tard à trois reprises que quelqu’un la rejoigne pour « some fun ». Un homme (joué par Normand Marcy) la retrouve alors, mais… ils ne se marièrent pas et n’eurent pas d’enfant. Au contraire, ils restent seuls ensemble dans une relation malsaine qui mène à la violence et à l’humiliation. Une très belle scène évoque d’ailleurs l’échec de leur rencontre : la femme agite une bouteille de Pepsi puis fait faillir le liquide sur l’homme étendu sur la scène (le « plancher de la chambre » pour Cantin).

Début en force; fin qui s’essouffle

Trois romances annonce dès le départ, avec Grand singe, qu’elle ne fera pas dans la dentelle mais plutôt dans le mélange des genres et dans la « radicalité artistique » : une mélodie douce est sauvagement coupée par le punk rock déchaîné de Naked City. S’en suit une scène particulière, qui rappelle les performances du collectif Black Market, où les deux personnages annoncent les petits gestes qu’ils poseront avant de les exécuter. « Je vais apparaître et disparaître », dit par exemple la femme (interprétée par Anne Thériault) avant de simplement tourner sur elle-même. Ensuite, tous deux se déshabillent sur fond de bruit de tondeuse. Un début en force qui soulève bien des questions et des émotions.

Il serait trop long de décrire en détail chacune des trois œuvres, mais on peut signaler que leur construction se ressemble, avec des procédés qui se répondent comme des échos. On retrouve entre autres de façon (trop?) systématique l’alternance entre chansons veillottes et morceaux de hard-core. Les thèmes principaux (« amour, paillettes et mort», résume Cantin) et sous-thèmes fondent également chacune des parties. En ressort un côté obsessionnel, d’ailleurs souhaité par le concepteur, qui a plu à certains spectateurs et en a agacé d’autres.

Les œuvres Grand singe, Belle manière et Mygale, prises séparément, dévoilent un imaginaire très riche, ainsi qu’un univers poétique et troublant. Même si Cantin ne fait pas dans la séduction, il touche des cordes sensibles en plus de donner à réfléchir. Cela dit, puisque les pièces sont exigeantes (au sens où elles demandent une attention soutenue et un effort intellectuel), l’expérience s’avère difficile même si intéressante. Peut-être que la formule « trilogie » convient moins bien dans le cas de ce créateur, du moins si l’on se fie à la mine un peu abattue des spectateurs à la fin. Cela dit, l’artiste y verrait sans doute davantage une réussite qu’un point à améliorer. « Moi, j’ai envie de désespérer le spectateur en lui disant Voilà, c’est ça qui est ça ” et de l’obliger à regarder », a-t-il déclaré dans un entretien accordé à Fabienne Cabado.

– Edith Paré-Roy