Crédit photo : Valérie Remise

La scénographie est parfois (souvent) laissée pour compte dans les critiques théâtrales. Et si on s’y penchait? Antoine Daneau-Demers se propose de le faire dans sa nouvelle chronique D’une œuvre à l’esthétique de création

Mani Soleymanlou revient avec l’écriture et la mise en scène d’une pièce encore une fois à saveur postdramatique. Présenté du 25 septembre au 20 octobre 2018, Neuf [Titre provisoire] est une coproduction du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui avec Orange noyée, la compagnie de Soleymanlou.

Sur scène, cinq comédien·ne·s (Henri Chassé, Pierre Lebeau, Marc Messier, Mireille Métellus et Monique Spaziani) se réunissent à la mort d’un collègue et ami. Au fur et à mesure de la pièce, ce groupe d’acteurs joue des scènes en solo, en duo, en quatuor et en quintette, interrogeant et critiquant le monde dans lequel ils évoluent. Dès le début, une mise en abîme : tout d’abord, la régie est installée sur une table à la vue sur scène, les comédiens ont en main un texte de répétition qu’ils consultent à l’occasion, ces derniers récitent à voix haute les didascalies, et finalement, ils prennent place à la table pour lire les paroles du défunt. Ce dernier agit en sorte de grand metteur en scène organisant la pièce. C’est le fameux théâtre dans le théâtre. Nous avons en quelque sorte l’impression d’assister à la création de la pièce. Cette esthétique, généralement bien exécutée, nous rappelle par contre que cette dernière semble parfois être encore en chantier.

L’écriture : un peu de Soleymanlou et un peu des acteurs·rice·s

Soleymanlou s’est servi d’un processus particulier d’écriture. Son matériel de base consiste en une quarantaine d’heures de conversations enregistrées entre les acteurs·rice·s. Ce remix de Mani nous donne à voir ce qui semble être la vraie voix de chacun des interprètes. Et c’est une des forces de la pièce. Autant il est jouissif d’entendre les contestations de Pierre Lebeau, autant il nous semble entendre Marc Messier raconter ses anecdotes lors d’un talk-show. Autant Monique Spaziani explore un jeu plus physique, autant Mireille Métellus affiche un calme et une sagesse rassurante devant la mort. Il faut dire que les comédien·ne·s sont excellents. Chacun livre une performance drôle, touchante et remplie d’un bagage bien senti, puisqu’il est le leur.

En entrevue avec Le Devoir, le créateur explique avoir cherché une langue plus littéraire. Le texte décline deux registres. Un plus familier, plus proche des interprètes et un plus recherché. Incontestablement, Soleymanlou maîtrise chacun des niveaux avec sincérité et doigté. D’un côté comme de l’autre, il y a construction de dialogues et monologues purement théâtraux tout en gardant l’unicité du phrasé de chacun·e des interprètes. Pendant la pièce : on rit jaune, on reconnaît les plaisirs et angoisses du milieu théâtral, on s’émeut pour certains personnages, on se reconnaît, soi-même ou bien les membres de son entourage, on s’enrage collectivement.

Une scénographie simple, mais juste

En ce qui a trait au décor, c’est sobre, mais ce dernier fait bien son travail. Une boîte noire aux trois murs de rideaux de velours de théâtre noir est complétée par un grand tapis gris au milieu, un cercueil au fond à droite, des chaises mobiles au fond, une table où se trouve le régisseur à la gauche du décor et un « plus » lumineux en plein centre à l’arrière-scène. L’élément le plus spectaculaire est ce « plus » qui rappelle certainement la croix chrétienne. Sa polyvalence, en matière d’intensité, de couleur et motifs, permet de rapidement changer d’atmosphère et de lieu. Son utilisation est ingénieuse en ce qu’elle répond toujours aux besoins scénographiques. De son côté, la table qui sert à la fois de régie et de lieu pour faire la lecture est probablement l’élément le plus audacieux du décor. La table située à l’extrémité gauche de la scène brise la symétrie et exige aux acteurs à jouer en retrait, parfois même de dos. Cela nous sort des conventions théâtrales et nous oblige, notamment lors de la scène finale, à laisser libre cours à notre imagination.

La scénographie est illuminée par Erwann Bernard qui abuse de l’éclairage en douche. Cet éclairage a l’avantage de pouvoir créer des carrés de lumière au sol, sortes de zones, mais le procédé est répétitif et rend très mal les visages. C’est intéressant au début et pertinent pour quelques scènes, mais cela empêche d’apprécier pleinement le jeu admirable des comédien·ne·s.

La trame sonore, quant à elle, regorge de classiques bien utilisés et intégrés avec subtilité à la pièce. Cependant, elle verse parfois dans la pop kitch. Si ici l’effet fonctionne, un tube de plus et le dispositif serait répétitif. Les effets sonores se mélangent bien à la pièce. Utilisés avec parcimonie, ils servent parfois à diviser les scènes ou supportent le texte, notamment par l’entremise des battements de cœur du défunt.

Que ce soit en faisant parler la distribution l’un par-dessus l’autre, en utilisant le public comme interlocuteur, en faisant la nomenclature de toutes les fois que chacun·e est « mort sur scène », en mettant en relation le rire nerveux d’Henri Chassé avec les sanglots tout aussi nerveux de Monique Spaziani, Mani Soleymanlou présente une œuvre faite pour le théâtre. À l’instar de l’action, l’espace est également exploité sous un aspect théâtral. La mise en scène met en valeur la succession des scènes. Le plateau est bien souvent divisé en zones et alors qu’une zone est en valeur, le reste de la distribution prépare la prochaine. Cette compréhension de l’espace que possède Mani lui permet d’être clair et précis dans un décor pourtant très simple.

Sur la question de la représentation au théâtre

La présence de Mireille Métellus est à questionner. Sa performance est bonne, là n’est pas le problème, mais elle joue un rôle très secondaire. À première vue, on se demande si sa présence ne sert pas à remplir la case de la diversité pour se donner bonne conscience. Pourtant, il nous est difficile d’imaginer Mani capable d’une telle chose. Ce n’est qu’après réflexion que l’on comprend son importance dans la comparaison des régimes sociopolitiques d’Haïti et du Québec. Elle livre également, par l’entremise de Monique Spaziani, un éloquent monologue sur la volonté d’être considérée comme une artiste noire plutôt qu’issue de la diversité. Cependant, on aurait aimé que sa présence égale celle de ses co-interprètes.

Aussi, le fil conducteur est plutôt imprécis. Assiste-t-on à la création d’une pièce de Soleymanlou? À une pièce sur un collègue décédé? À une succession de scène sur le rapport à la mort? Sur le rapport à l’art? Le rapport à la société? À une critique Babyboomeuse de la société? À rien de tout ça? À tout ça à la fois? Difficile à dire. Par ailleurs, l’aspect comique nous empêche parfois de vivre pleinement le drame en question. La pièce de l’auteur et metteur en scène à succès est excellente, mais aurait intérêt à s’appuyer sur une structure plus précise. Ce manque de finesse est surprenant de la part de l’auteur de Trois dont la trame était claire comme de l’eau de roche.

Malgré tout, c’est une pièce à voir dont les faiblesses structurelles sont palliées par la force de la théâtralité de Soleymanlou. Appuyé par une distribution d’expérience, le metteur en scène et auteur poursuit ses réflexions sur le Québec en décidant cette fois-ci de concentrer son attention sur la génération babyboomeuse.

– Antoine Daneau-Demers

Neuf [Titre provisoire] est une coproduction du Centre du théâtre d’Aujourd’hui et Orange Noyée et est présentée à la Salle principale du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 20 octobre 2018. Pour toutes les informations, c’est ici.

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