Récipiendaire du fameux prix du Gouverneur Général en 2016 du côté anglophone, Do not say we have nothing de Madeleine Thien est traduit en français chez Alto cette année par l’auteure Catherine Leroux. Retour sur Nous qui n’étions rien.

Plusieurs Chine, plusieurs époques

Le roman assez imposant de Thien s’étale sur quelques décennies marquantes de l’histoire de la Chine. C’est en 1949 que commence la chronologie souvent rompue de Nous qui n’étions rien. Mère Couteau donne naissance à Pinson, un des protagonistes qu’on suit au travers du récit principal. Un personnage nommé Marie incarne le narrateur principal à la première personne. Cette Marie vit dans notre présent tout en se permettant d’incessants retours en arrière, autant dans sa vie et sa jeunesse que dans celle de ceux qui, nous l’apprendrons plus tard, sont aussi de sa famille. Il s’agit donc d’une histoire familiale qui transcende les générations mais aussi des périodes charnières de la Chine.

On explore le début du règne de Mao Zedong, figure publique contestée du gouvernement chinois dès la fin des années 40, jusqu’aux manifestations de la place Tian’anmen en 1989. La narratrice Marie aborde aussi les années qui ont suivi les manifestations étudiantes jusqu’en 2016, année de la publication du roman. Comment ne pas se perdre dès ce début très chaotique d’une histoire qui concerne un pays de l’orient diamétralement opposé à ce qu’on connaît ici? À cela je réponds qu’il faut de la persévérance. La centaine de premières pages se traverse difficilement, car beaucoup d’informations historiques circulent. On ne comprend pas toujours qui anime la politique chinoise, qui brave quoi et quand, mais une fois bien en selle, Nous qui n’étions rien se dévore dans le temps de le dire.

Plusieurs traces, plusieurs livres

Il y a donc plusieurs histoires dans ce même livre. L’histoire de Pinson, fils de Ba Luth et Grande Mère Couteau, intimement intriquée dans celle de sa cousine Zhuli, fille de Vrille et Wen le Rêveur, ainsi que Jiang Kai, un étudiant au conservatoire et camarade de Pinson et Zhuli. Il y a plus tard Ai-ming, fille de Pinson et Ling. Ils ont en commun tous un même destin de contre-révolutionnaire. Vrille, qu’on suit dès le début, est envoyée en camp de rééducation sous le règne de Mao, alors que Wen le Rêveur doit fuir le pays pour ne pas subir la peine de mort. Ba Luth fait partie du parti en place, ce qui protège temporairement ses enfants (Pinson et ses frères) et sa nièce (Zhuli) dont il s’occupe depuis l’emprisonnement de sa mère (Vrille) et l’exil de son père (Wen). Me suivez-vous toujours?

Un manuscrit traverse toutes les générations, qu’on suit minutieusement de chapitre en chapitre, avançant inéluctablement vers les événements de le place Tian’anmen. Ce manuscrit, c’est le Livre des traces ; il s’agit d’un très ancien texte écrit par un auteur inconnu et récupéré pour la première fois par Wen le Rêveur, qui en écrit quelques chapitres lui-même, imitant le style de l’auteur inconnu et gagnant ainsi le cœur de Vrille. Les 42 chapitres retrouvés traversent les époques grâce à la ténacité des personnages qui bravent la révolution chinoise qui, fut un temps, interdisait tout texte « contre-révolutionnaire ». Car c’est ce qu’ils sont tous, les membres de cette famille – des contre-révolutionnaires. Paradoxalement, ou plutôt vu sous un autre angle, ils sont tous plus ou moins révolutionnaires, surtout Pinson, compositeur dans une époque qui le lui interdit formellement. Zhuli sera aussi révolutionnaire, au point même de ne pas s’en rendre compte, ce qui la mène vers un destin infiniment tragique.

De magnifiques passages bordent chacune des vies de ces protagonistes attachants. Madeleine Thien décrit la musique et les réflexions qu’elle entraîne d’une façon qui lui est propre et remarquable, de sorte qu’on ne peut rester indifférent : « Entre les milliers de pièces qu’il avait laissées, le compositeur avait-il connu le silence? Sûrement pas. Comment Bach faisait-il pour ressentir tant de choses sans les fuir? ».

Il y a tant de choses à dire sur ce roman ; ce roman qui en contient tant d’autres. Ces personnages qui sont si largement déployés que le lecteur croit tout de leur vie, de leur destin déchiré. On vit dans cette Chine l’instant de la lecture. Il n’est pas étonnant que l’auteure canadienne ait gagné le prix le plus prestigieux du pays ; tout de cette œuvre dégage un parfum de vérité intime et forte, absolument bouleversante. « Nous nous sommes juré de ne jamais nous séparer parce que rien n’aurait été pire que d’être abandonné dans ce monde glacé et magnifique. » Thien réussit avec brio à écrire une odyssée chinoise inoubliable qui se penche sur des moments longtemps murmurés et évités, tout en s’appliquant à ne pas décrire que la douleur mais aussi les rêves, aussi brisés et inaccomplis soient-ils.

Alto fait un incroyable gain à sa collection en acquérant ce magnifique récit, traduit avec perfection par Catherine Leroux, qui est elle-même auteure également chez Alto. Nous qui n’étions rien mais finalement ceux qui étaient tout.

– Victor Bégin

Nous qui n’étions rien, Madeleine Thien (traduction de Catherine Leroux), Alto, 2018.

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