Cette semaine, de mercredi à dimanche, une production audacieuse occupe le sous-sol de l’Église de Notre-Dame-du-Saint-Rosaire. L’instant d’un opéra, l’équipe de BOP (Ballet, Opéra, Pantomime) nous immerge dans un monde tordu à mi-chemin entre Néron, le grand incendie de Rome, et la chute de Lehman Brothers, emblème de la crise financière de 2008. Plongeon dans la mythologie de notre siècle.

C’est d’abord à Jonathan Dawe que l’on doit ce tour de force. Compositeur originaire de Boston et professeur à la Juilliard School of Music, Dawe se plaît à réinventer la musique baroque en déformant des lignes mélodiques simples à travers des prismes de fractals harmoniques. Le résultat est d’une beauté étrange qui peut intéresser autant les oreilles les plus endurcies que les âmes les plus lyriques. Ancien élève de Dawe et directeur musical de BOP, Hubert Tanguay-Labrosse dirige l’opéra de chambre dans un décor unique : c’est une réplique d’un bureau de Wall Street qui lui sert de fosse d’orchestre, avec photocopieurs, ascenseurs et néons qui vivotent.

En plus d’anéantir le quatrième mur, la disposition scénique brouille la frontière entre musiciens et employés de bureau, qui s’échangent motifs mélodiques, phrases parlées et phrases chantées dans un fouillis corporatif d’allure improvisé. L’histoire met en scène Néron, PDG de Lehman Brothers, brillamment aveugle aux mises en garde de sa meilleure conseillère, Agrippine, qui est la première à remarquer le désastre à venir. C’est ce qui lui vaudra d’être congédiée injustement en lieu et place de Sénèque, son pendant masculin, avant que les marchés ne s’effondrent sous le regard mystérieux de Poppée, incarnation de Vénus dans le corps de l’amante du patron. Au fond, une bande défilante de diodes électroluminescentes relate en temps réel l’incendie de la bourse en plus d’assurer une traduction (libre et déjantée) du livret en français.

Le spectacle est tout à l’honneur de BOP, qui réussit le pari difficile d’interpeller le public de notre siècle avec une forme musicale centenaire. On y discerne une Histoire qui se répète où les oligarques au pouvoir échappent systématiquement à la justice en plaidant n’avoir rien vu venir, rien pu prédire, rien pu faire. Alors que Néron torturait des chrétiens sur la place publique en guise de boucs émissaires de l’incendie, Lehman congédiait des employés pour avoir « propagé de l’incertitude » sur l’état du marché. Dans les deux cas, la société du spectacle permet aux puissants de réécrire l’histoire par l’entremise du divertissement, une forme insidieuse de propagande. Comme le résume Clara Poissant-Lespérance, présidente de BOP, « La crise financière de 2008, c’est un peu la grande tragédie de notre siècle. C’est important que les gens entrent en contact avec elle : ça a détruit tellement de nos mythes ».

Pour plus de détails, c’est ici.

14, 15 et 16 juin : 20h
17 juin : 16h

Salle Guillet de l’Église de Notre-Dame-du-Rosaire, 800, rue du Rosaire, Montréal

Néron : Geoffroy Salvas
Poppée : Molly Netter
Sénèque : Shea Owens
Agrippine : Allegra De Vita

Direction artistique : Alexis Raynault et Hubert Tanguay-Labrosse
Direction musicale : Hubert Tanguay-Labrosse
Direction technique : Nataq Huault
Direction administrative : Céleste Morisset
Mise en scène : Maxime Genois
Scénographie : Félix Poirier
Éclairages : Hugo Dalphond
Costumes : Constance Chamberland
Visuels : Romain F. Dubois
Traduction : Charles Beaudoin

– Nathan Giroux

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