Sans trop savoir pourquoi, le jeune Viktor a un jour eu envie de profiter de l’obscurité d’une salle de cinéma pour embrasser une copine assise à côté de lui. Mais le drame éclate : même ce geste innocent d’un petit garçon est surveillé de près dans la Pologne stalinienne de l’après-guerre.

C’est sur cette scène que s’ouvre N’embrassez pas qui vous voulez, le dernier livre de Marzena Sowa, bien connue pour sa série autobiographique Marzie qui racontait son enfance dans la Pologne communiste des années 80. L’illustratrice avec qui elle collabore cette fois n’est pas une inconnue non plus puisqu’il s’agit de Sandrine Revel, la talentueuse dessinatrice derrière la série jeunesse Un drôle d’ange gardien, publiée chez Delcourt.

Le scénario de N’embrassez pas qui vous voulez est construit un peu comme une boule de neige qui dévale une pente : la petite gaffe de Viktor n’est en fait que le début d’une escalade de problèmes, une véritable réaction en chaîne. D’abord, c’est la rencontre avec le directeur de l’école, puis les questions sur sa famille, ses parents… Qu’est-ce qu’il fait ton père? Il écrit? Il écrit quoi? Des poèmes, quel genre de poèmes? Et ainsi de suite…

Le livre se présente alors presque comme un manuel de survie dans un monde où on est épié constamment par un Big Brother. Les parents de Viktor lui apprennent la différence entre liberté de parole et liberté de pensée et à travers les personnages qui gravitent autour de la famille de Viktor, on observe les stratagèmes de chacun servant à se protéger du camarade Staline : comment publier de la littérature politique, comment vivre son homosexualité, comment acheter des biens et produits interdits, mais surtout, comment faire tout ça sans se faire prendre.

Le trait de Revel, plutôt sombre et épais, participe beaucoup à camper l’atmosphère du récit. La mise en couleur, une espèce de sépia charbonneuse et texturée, semble vouloir rappeler l’esthétique de la propagande soviétique tout en l’amenuisant un peu, histoire d’insuffler un peu d’espoir et d’humanité dans tout ça, parce que c’est finalement cela le message du livre, l’espoir persistant, qui se matérialise élégamment à la toute fin.

On peut reprocher au livre sa construction un peu classique, son scénario plutôt en ligne droite et sa fin peut-être un peu trop optimiste pour certains, mais le tout est fait avec tellement d’intelligence et d’efficacité que ça serait bête de bouder son plaisir de lecture. Ce n’est pas d’une audace incroyable, mais tout se tient, comme une petite capsule temporelle où l’on a enfermé toute une époque ou, du moins, tout ce qu’elle impliquait en crainte et en paranoïa.

Sans contredit, une très bonne pioche dans la faste rentrée bédéesque de cet automne.

– Émile Dupré

N’embrassez pas qui vous voulez
Marzena Sowa & Sandrine Revel

Dupuis, 104 p.