D’ordinaire, je tente de garder le plus possible une distance objective avec les textes dont je dois faire le compte-rendu. Par contre, je dois avant d’aborder Nelly Arcan, Trajectoires fulgurantes, recueil de textes sur l’œuvre de Nelly Arcan récemment publié aux Éditions du remue-ménage, dévoiler un certain conflit d’intérêt. Voilà qu’il y a quelques semaines de cela, mon premier roman est paru. S’il est vrai que certains thèmes se rapprochent de ceux d’Arcan, son nom, lorsque mon livre est présenté, a été sans doute aussi souvent prononcé que le mien ; ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, mais qui à mon avis pose une question autre.

Je suis, du moins j’en ai la gueule, une « jolie jeune femme » qui écrit ; serait-ce là une explication possible à ce rapprochement qui paraît à première vue ô combien naturel? Que le rapprochement s’établirait moins par un souci de rhétorique – qui n’est pas inexistant dans la critique que certains ont faite, mais plutôt par l’association d’une image à une autre? Par une prépondérance de l’image sur les mots, qui on le sait, dans le cas de l’œuvre d’Arcan, s’est souvent mise au travers de son écriture.

C’est dans cette volonté de se recentrer sur le travail de Nelly Arcan comme écrivaine, plutôt qu’en tant que figure médiatique ou symbole de la féminité, que Trajectoires fulgurantes s’inscrit. Le livre reprend les questions que soulève l’œuvre d’Arcan, notamment : « Comment se défaire des rôles qui nous aliènent? » et « Que peut la littérature dans ce jeu? ». Il y a donc d’autant plus lieu de se demander si les textes du recueil arrivent eux-mêmes à échapper à ces jeux de rôles qu’ils souhaitent mettre en évidence et qu’Arcan a, au cours de sa vie, dénoncés avec fureur.

Je l’ai souhaité. Pour elle, aussi un peu pour moi.

Malheureusement, si certains des textes proposés sont particulièrement éloquents de par leur rigueur et leur lucidité, d’autres, il me semble, échouent. Certains des textes, alors qu’il est possible de penser qu’une lecture plus engagée aurait mieux servi l’analyse d’Arcan, semblent quelque peu désincarnés et rappellent le caractère discursif d’un travail peut-être trop universitaire. Les concepts philosophiques ou psychanalytiques utilisés traduisent à cet effet un effort de théorisation un peu plaqué qui n’est pas sans évoquer la figure de la relation de pouvoir maître-élève, psychiatre-patient ou dominant-dominé, voire l’imposition de la parole du père exprimée dans les textes d’Arcan. On note beaucoup de « Nelly pense », « Nelly cherche à », « Nelly choisit de », « Nelly est aux prises avec un conflit intrapsychique qui fait que… », etc.

Je reproche à ces textes ce que je reproche d’ordinaire à certains intellectuels, ainsi qu’à mes collègues en psychiatrie : le fait de tomber dans le piège de substituer sa parole et sa compréhension à celle de l’autre, l’autre étant le sujet du discours. À cet égard, il y a également lieu de noter que certains des concepts utilisés datent ; on aurait souhaité que Freud repose en paix. Certains passages suggèrent que Nelly Arcan aurait pu choisir de faire preuve de davantage de « nihilisme positif » et que de meilleurs choix de sa part, par exemple de désinvestir de sa relation à l’image aurait peut-être empêché son suicide. C’est la relation au choix comme une évidence qui me pose problème. Non seulement, il est difficile de ne pas voir dans cette approche une critique de la femme et un retour au procès de l’image, mais également une dénégation de l’impact des jeux de rôles nommés plus tôt.

En dehors de théories figées en 1950 d’un corpus de psychanalyse, il est possible de concevoir le désespoir, élément central au suicide, comme un apprentissage cognitif et biologique qui dans les expériences autant chez les humains que chez les animaux – jusqu’aux poissons – se répercute dans la capacité à se protéger de l’adversité et du désespoir préalablement appris. Le hic de cette perspective est qu’elle nous rapproche, et ce, d’une manière horriblement inconfortable de ceux qui ont péri. Il est plus aisé, et le mouvement féministe n’y échappe pas, de considérer que ce qui nous sépare de ceux qui ont failli se trouve dans la force de notre volonté et la qualité de nos actions. Si l’ensemble du livre ne s’érige pas en lever de boucliers, les passages qui le font laissent malheureusement apparaître le spectre du procès qui a été fait à Nelly Arcan, la femme, l’image et contamine à mon avis la lecture.

Pour terminer, car dans la dureté se cache parfois également beaucoup d’amour et c’est le cas ici, je tiens à souligner les textes excellents qui composent la troisième partie « Le sexe, le genre, le queer » dont ceux de Corrie Scott, Martine Delvaux, Isabelle Boisclair ainsi que l’époustouflant coup de poing de Pattie O’ Green.

– Katherine Raymond

Nelly Arcan, Trajectoires fulgurantes, sous la direction d’Isabelle Boisclair, Christina Chung, Joëlle Papillon et Karine Rosso, Éditions du remue-ménage, 2017.

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