Pour tout dire, l’artiste visuelle et performeuse Julie Andrée T. fait partie de ma liste d’artistes chouchous. C’est donc en gambadant et avec des préjugés favorables que je me suis rendue au Théâtre Espace Go pour assister à Nature morte, présentée dans le cadre du Festival TransAmériques (FTA, de son petit nom). J’ai tenté le « distanciation critique» préconisée dans les cours d’analyse d’œuvres d’art, cherchant ainsi des faiblesses à sa performance-installation-œuvre visuelle. Avec un œil admiratif et un œil critique, j’ai contemplé/analysé le spectacle. Voici donc mon verdict.

Des pas dans le noir – un bruit de séchoir à cheveux – l’artiste qui apparaît, perchée sur un speaker. Ainsi commence le spectacle. Incarnant un personnage, Julie Andrée T. fredonne une chanson minimaliste sur fond de musique atmosphérique, qui évoque l’idée de la mémoire et du rêve. Il s’agit d’une belle entrée en matière, même si Not Waterproof, un spectacle précédent, avait davantage accroché les spectateurs dès le départ. (L’artiste buvait une bouteille de vin complète et la vomissait dans des bocaux translucides). Nature morte commence donc de façon moins intense et trash, ce qui a, à vrai dire, déçu la spectatrice avide d’images fortes en moi. Ce choix me semble cependant tout à fait indiqué pour ce projet, plus philosophique et pictural que Rouge, Anthologie du déplacement et Not Waterproof. Après tout, Julie Andrée T. a décidé de réfléchir sur les paysages, ainsi que sur la vie et la mort, par le biais de cette œuvre.

Une suite fracassante

Si la première scène se fait plutôt soft, l’intensité de l’artiste revient vite au galop. En effet, dès le tableau suivant, elle danse en talons hauts de façon désordonnée et frénétique jusqu’à l’essoufflement. On reconnaît bien là la performeuse, habituée à mettre son corps à dure épreuve pendant les représentations. Elle s’assoit ensuite sur une bûche et s’écrie, le souffle court : « Cette foutue bûche! Je déteste la nature. Je fume trop! Je bois trop! » Se dessinent alors des pistes de réflexion par rapport au thème de la nature/dénaturation, d’autant plus clair dans le tableau suivant. On voit dans celui-ci un squelette suspendu dans les airs et relié à son pied par une corde. Julie Andrée T. se laisse tomber, molle comme un cadavre, se lève et retombe tandis que le squelette suit ses mouvements. La mort prend ici des airs absurdes, voire comiques. C’est d’ailleurs ce que souhaite l’artiste. « Ce spectacle n’a rien de morbide, bien au contraire, c’est lumineux et joyeux », a-t-elle expliqué à Louise Bourbonnais, du Journal de Montréal.

Loin de se calmer le pompon, l’artiste inscrit le mot « sky » sur un gros panneau bleu, avant de l’empoigner et de le tenir à bout de bras le plus longtemps possible. Le « ciel » pictural surplombe alors la scène et elle, faisant en quelque sorte gagner la nature morte sur la réalité concrète. À nouveau, Julie Andrée T. va jusqu’au bout de ses forces, puis elle laisse tomber le panneau. Peu de temps après, elle le place à l’horizontale au-dessus d’elle, comme si le ciel lui était tombé sur la tête. Cette scène m’a beaucoup plu, de par sa charge symbolique et son esthétisme. Car, il faut bien le souligner, l’artiste cherche autant à titiller le regard que la réflexion.

Les scènes suivantes, qui seraient trop longues à décrire (mais qui méritent d’être vues), marient également le symbolisme, la poésie et la réflexion philosophique. Parmi elles, une reste inoubliable : l’artiste défonce à coups de pied un panneau/tableau bleu. Les spectateurs voient la jambe de l’artiste dépasser de l’œuvre pendant qu’elle se déplace tant bien que mal sur la scène. J’ignore ce qu’en ont pensé mes voisins, mais, pour ma part, elle m’a fait vivre une grande jouissance (intellectuelle et artistique, s’entend!). La scène finale m’a également transportée au septième ciel des spectateurs : un contenant de peinture rouge sang se vide sur le sol pendant que l’artiste, nue sous un tablier de boucher, est recouverte de plumes blanches, ressemblant à de la neige. Poétique, intelligent, intense, touchant; que demander de plus?

Les qualités de ses défauts

Peut-être que mon parti pris pour cette artiste m’empêche de voir clair. C’est bien possible. Il me semble cependant qu’il serait de mauvaise foi de distribuer des critiques pour « faire nuancé ». En fait, Nature morte m’apparaît comme un projet artistique tellement fort que je suis prête à dire qu’il possède les qualités de ses défauts. Certes, les amateurs de performances « pures et dures » y verront trop de théâtralité puisque l’artiste incarne des personnages, chante et récite un texte. Selon moi, les catégories peuvent être défoncées à coups de pied si le projet demeure intéressant, ce qui est bien le cas ici. Le côté plus philosophique que spectaculaire déplaira sans doute aux personnes qui appréciaient la trashitude de ses œuvres précédentes. Pour ma part, j’admire le courage de Julie Andrée T., qui élargit ses horizons et se réinvente en quelque sorte avec cette performance-installation-œuvre visuelle. J’espère que les spectateurs apprécieront aussi, même s’ils ne la verront pas, cette fois-ci, mettre un vibrateur rouge dans son sexe, uriner ou vomir sur scène.

Pour se rincer l’œil, voici un extrait de Nature morte :

Pour une analyse de la démarche de Julie Andrée T., voici un texte fort intéressant écrit par Jean-Ernest Joos pour le magazine Spirale :

http://www.spiralemagazine.com/parutions/213/portfolio/pfolio_01.html

– Edith Paré-Roy