Issue de l’adaptation de la thèse de doctorat d’Adela Gligor, l’œuvre Mythes et intertextes bibliques dans l’œuvre d’Anne Hébert n’a pas reçu le prix scientifique Anne-Hébert, décerné par le Centre Anne-Hébert et l’Université de Sherbrooke, sans raison. Il s’agit d’une recherche minutieuse qui saura captiver les gens dans le domaine des lettres s’intéressant à la réécriture des mythes au féminin. Elle est d’autant plus pertinente qu’elle aborde un nouveau volet dans les études sur Anne Hébert, auteure québécoise reconnue. À l’aide des méthodes mythocritiques et intertextuelles, Gligor analyse la manière dont les textes hébertiens sont imprégnés d’allusions à la Bible, que ce soit au niveau des citations, de l’italique ou de l’intertextualité. L’imagerie biblique se déploie par les personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament (Ève, la Vierge Marie, Lilith) ainsi que par les événements de la Genèse, de l’Exode et de la Passion du Christ. Elle émet l’hypothèse que la « seconde main » de l’auteure renverse le modèle conventionnel de l’écriture biblique en investissant un sens nouveau. Par le détournement, Anne Hébert rompt avec les traditions patriarcales pour réaffirmer le pouvoir créateur des personnages féminins. Elle critique fortement les symboles de la religion chrétienne en confondant volontairement ce qui relève de l’ordre du sacré et du profane.

Le Paradis terrestre et Ève

Dans le Paradis terrestre, le symbole entourant l’arbre de la science est investi, dans la prose hébertienne, avec une autre sémantique que celle originelle. « Si les Écritures attribuent à l’arbre de la connaissance du bien et du mal le sens allégorique d’un savoir interdit à l’homme, dans les romans d’Anne Hébert l’arbre biblique acquiert une signification sexuelle, car il représente l’homme lui-même, dont le savoir est à la fois convoité et appréhendé par les femmes et les jeunes filles », écrit Gligor. Lorsque les femmes sont forcées de quitter le Paradis terrestre, c’est la plupart du temps pour marquer le passage de l’enfance à l’adolescence, notamment par la découverte des plaisirs charnels. En mettant de l’avant le mythe de la Création, il y a également un rétablissement des pouvoirs de génitrice d’Ève. Elle joue le rôle de la mise au monde par sa fécondité, mais aussi de nourricière et de protectrice. La mère s’apparente souvent à une « créature surdimensionnée » qui semble transgresser la nature humaine pour toucher l’image de la « Grande Mère ». Lorsqu’il s’agit d’une mère considérée comme étant mauvaise, elle utilise son langage maternel pour assurer sa descendance : « Mon enfant n’a pas de père. Il est à moi, à moi seule. J’ai ce pouvoir », reprend la doctorante en citant Les Enfants du sabbat. La mère est à l’origine de la génération, dans le double sens du terme. Elle représente la vocation maternelle, mais également celle verbale en créant les choses par son langage propre.

La Vierge Marie

En opposition au personnage d’Ève présenté précédemment, Adela Gligor aborde son opposé qui apparaît sous la figure de la Vierge Marie. Elle est celle qui n’a pas remis en question le pouvoir du Créateur et qui s’est soumise à sa destinée pour rattraper le péché de la première. Marie, indique Gligor, « fait preuve d’une obéissance indéfectible envers son Père céleste, contrairement à Ève, qui désobéit aux injonctions divines en cédant à la tentation du serpent et en commettant la faute primordiale ». Si Marie est l’exemple sans faille et se présente à certains moments dans l’univers hébertien, ce sont les filles d’Ève qui le parcourent davantage. Un sentiment de faute pèse sur elles, ce qui amène la doctorante à affirmer qu’Anne Hébert dénonce un discours clérical oppressant survenant dans le Québec au commencement du XXe siècle. Les personnages masculins, pour leur part, occupent un rôle de second ordre. Les femmes qui ne s’apparentent guère à la mère pure qu’est la Vierge Marie sont souvent reléguées dans un rôle de séductrice entraînant inévitablement les hommes à leur perte. Elles sont considérées comme des créatures enchanteresses, voire des sorcières tentées par le diabolisme.

Lilith

Outre les personnages démoniaques comme les sorcières et les voyantes habitées par une forme de lucidité extrême qui pousse les autres à se démasquer, Adela Gligor note une référence à Lilith. Mentionnée à une seule occasion dans la Bible (Isaïe, 34 :14), Lilith est un « démon femelle qui hante les ruines ». Originaire de la terre au même titre qu’Adam, elle a été relayée dans l’enfer puisqu’elle prétendait être l’égale de l’homme. Perçue comme le versant noir d’Ève, elle est condamnée à semer l’angoisse chez les femmes en couches et à avoir un droit de vie ou de mort sur les nouveau-nés en les dévorant. Par extension, elle représente une féminité inquiétante et dérangeante. Gligor fait ressortir une citation des Enfants du sabbat pour appuyer ses propos : « Toute une lignée de femmes aux yeux vipérins, venues de vieux pays, débarquées, il y a trois cents ans, avec leurs pouvoirs et leurs sorts en guise de bagages, s’accouplant avec le diable, de génération en génération, du moins choisissant avec soin l’homme qui lui ressemble le plus, de barbe rousse ou noire, d’esprit maléfique et de corps lubrique, le reconnaissant, le moment venu, entre tous les hommes, à des lieues à la ronde ». Elle note également que l’allusion parfaite à ce mythe se trouve dans le même roman où la jeune postulante du récit apprend le mariage de Joseph avec une Anglaise. Rompre leur union est son désir; elle le met à exécution en lançant un sort à la femme de ce dernier qui meurt en couches en perdant son enfant.

Somme toute, Mythes et intertextes bibliques dans l’œuvre d’Anne Hébert faisant quelque trois cent dix-sept pages, il est difficile de parcourir l’entièreté des références bibliques et liturgiques soulevées par Adela Gligor. L’auteure du texte savant a bien montré la réinterprétation que fait Anne Hébert en déplaçant les représentations des mythes judéo-chrétiens, ce qui a pour effet de créer une distance considérable avec les textes canoniques. La transgression passe par la réécriture au féminin des personnages mythiques d’Ève, de Marie et de Lilith tout en remettant en question la loi patriarcale. Il aurait été possible de rester davantage près des textes d’Anne Hébert en apportant quelques citations en plus. N’empêche qu’il s’agit d’une recherche qui constitue un apport considérable pour les études sur l’écrivaine québécoise.

Vanessa Courville

Mythes et intertextes bibliques dans l’œuvre d’Anne Hébert, Adela Gligor, L’instant même, 2014.