Jasss

Depuis jeudi dernier, MUTEK bat son plein. Dans le cadre de la série Nocturne, des dizaines d’artistes locaux et internationaux investissent l’espace SAT dans un magma de musiques effervescentes : ambiant, électro industrielle, minimal techno, vaporwave, synth-punk et drum’n’bass se succèdent pour tenter de redéfinir ce qui constitue la nouvelle musique électronique en 2018.

Entre le monde mainstream de la musique de club et celui de la musique électronique expérimentale, MUTEK occupe un espace de choix sur la scène montréalaise. Pour la première fois cette année, MUTEK s’associait avec Akousma, festival de musique acousmatique, dans un concert au Gesù qui affichait des personnalités locales de la musique de création comme Ana Dall’Ara Majek et Monique Jean. C’est un lieu de rencontre là où il n’y en a que peu entre le « grand public » et la musique d’avant-garde.

La série Nocturne se déploie à l’espace SAT, son décor industriel parfaitement adapté à l’occasion, muni de bars de part et d’autre de la salle. La scène s’ouvre sur Fake Electronics qui exorcise la soirée avec des vagues de flute rétro qui flottent sur une solide trame ambiante. Parmi les textures éthérées qui vont et viennent, d’immenses pads ouvrent l’horizon sonore alors que des séquences rythmiques abstraites injectent temporairement de l’énergie au mix avant de mourir rapidement. Les infrabasses font vibrer les murs, qui sont illuminés par les couleurs pointues du visuel de Line Katcho, à mi-chemin entre abstraction et figuration, sous la forme de structures symétriques sablonneuses qui réagissent au volume de certains éléments sonores.

Lanark Artefax, avec ses masses échevelées de broken beat techno, poursuit avec une proposition originale qui déconstruit la métrique traditionnelle de la musique électronique tout en conservant ses éléments de langage. Le résultat s’installe judicieusement entre prévisibilité et surprise, à travers de riches nuages de percussions et des drops apocalyptiques. Sur scène, une projection monochrome transfixe les regards. On y voit des géométries fractales changer graduellement de couleur en même temps d’être victime de databending. Vaporwave oblige, on a pu compter sur une bonne dose de voix ralenties, d’effets rétro et de guns laser qui ont passé bien proche d’allumer le dance floor.

Lanark Artefax

La relation avec la danse dans ce contexte est toujours ambiguë. Tout le monde est là pour danser, mais personne ne le fait, en tous cas pas à cette heure-là, parce que la musique est encore une coche trop imprévisible pour pouvoir se laisser aller. Parfois ça vient, on croit entendre une loop qui est là pour rester, les corps commencent à se mouvoir, puis ça s’en va tout de suite. C’est peut-être un des conflits d’intérêts majeurs entre la crowd de party et la crowd universitaire, les premiers s’attendent à pouvoir danser alors que les autres s’attendent à ne pas pouvoir le faire.

Les danseurs ont dû prendre leur mal en patience. Le prochain set, mené par Pye Corner Audio, s’est installé confortablement en terrain ambiant, contrastant avec les stroboscopes de l’épisode précédent. Sur un tapis de drones analogiques rappelant Boards of Canada, Martin Jenkins (Head Technician, The House in the Woods) nous plonge dans un univers rétro pastel. La bobine de film dévoile de vieux décomptes de cinéma, des trapézistes sur des trampolines en stop-motion, et autres artéfacts de la vie des années 40. Tout juste l’hypnose en place, un beat percutant vient prendre la place sans s’excuser et oblige les synthétiseurs modulaires à faire un compromis d’espace. Plus tard, des chorales classiques cohabitent avec une basse funk bien juteuse juste avant qu’un changement de métrique ne vienne brouiller les cartes. On glisse vers un disco pop infusé de Phillip Glass performé sur des synthétiseurs de fin du monde.

Pye Corder Audio

JASSS est mon coup de cœur de la soirée. L’artiste espagnole autodidacte propose un univers inquiétant et merveilleux, aux transitions pleines d’audaces et de contenu varié. On croit entendre les synthétiseurs de Kathlyn Aurelia Smith dans un contexte industriel, soutenu par une harmonie soigneusement ficelée et une rythmique impeccable. Crissements de métal tordu dialoguent avec wobble-basses et jungle-beats jusqu’à construire un ensemble ténébreux, mystique, primitif. Ce qui surprend encore davantage, c’est la versatilité de la musique, capable de parcourir un large spectre de connotations émotionnelles. Bien dosés, divers échantillons viennent briser le moule sonore avec leurs accents jazz, orientaux, classiques. Visiblement, Jiménez Alvarez est « nourrie des dancefloors mais dévouée à les transcender pour emmener bien au-delà », et c’est ce qui en fait la proposition la plus prometteuse de la soirée.

– Nathan Giroux

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