Le premier recueil de nouvelles d’Agnès Gruda, Onze petites trahisons, avait été bien reçu par la critique. C’est aussi le cas, déjà, pour son deuxième recueil de nouvelles, Mourir, mais pas trop. Et pour cause : la nouvelliste arrive encore à saisir le moment, à émouvoir, à surprendre et à faire réfléchir: « C’est fou comme notre cerveau roule vite quand tout s’écroule autour de nous ». Cette citation pourrait se retrouver dans plusieurs nouvelles du recueil. Mais elle provient de la première, «La chambre froide», qui donne des frissons dans le dos (pardonnez le jeu de mots). Cette nouvelle, dans laquelle le personnage principal se retrouve au cœur d’un attentat terroriste, vaut à elle seule le détour. Ce texte nous tient en haleine, et nous voilà comme suspendus, sous l’effet du suspense. Quelle efficacité, quelle finale! Je n’en dis pas trop, il faut découvrir cette nouvelle au fur et à mesure de la lecture.

Mourir, mais pas trop; c’est exactement ce qui se produit, dans les nouvelles. Il y a beaucoup de ces «petites morts» qui ponctuent nos vies, les deuils à faire, petits ou grands, la peur de la mort, ces choses que l’on refuse de laisser aller, etc.

Toujours avec finesse, avec sensibilité, avec une maîtrise de la langue et une justesse de ton, Gruda nous fait rencontrer ces deux adultes qui s’aimaient tant, adolescents, mais qui ne sont plus les mêmes des années plus tard (« Si tu meurs, je te tue »); elle nous fait entrer dans l’intimité de cette femme à l’aube de sa mort qui fait des révélations-chocs à sa fille, qui, elle, sera aux prises avec une nouvelle réalité (« Un billet pour Delhi »); ensuite, nous voici transportés chez cette femme qui a de la difficulté à se séparer d’un piano; un objet, oui, mais auquel sont liés tant de souvenirs, auquel est liée sa vie, quoi (« Le piano »)!

Gruda arrive à nous faire comprendre et partager le dilemme de cet homme, dans « Savoir ou pas » : doit-il faire le test qui changerait sa vie en permettant de savoir s’il est atteint de la maladie, terrible, qui a emporté son père? Vaut-il mieux ne pas savoir et vivre à fond, ou savoir, et risquer de vivre avec le poids de la maladie?

Des personnages qui nous ressemblent

Dans ce recueil, il est question de ces peurs, ces souvenirs, ces déceptions ou ces choix qui nous hantent, qui font de nous ce que nous sommes. Agnès Gruda réussit à nous faire pénétrer ces univers personnels, où quelque chose bascule, que ce soit causé par un attentat, l’immigration, une perte d’emploi, une rupture amoureuse… En quelques phrases, nous voilà happés par ces nouvelles habilement construites. Chaque fois, les personnages deviennent rapidement attachants; ces « danseurs aveuglés par [leurs] illusions » nous rappellent parfois quelque réflexion, quelque obsession que nous avons également.

On se rend compte que « notre cœur ne nous mène pas toujours là où il faut », et que mourir un peu, c’est nécessaire, pour mieux repartir à zéro ou simplement pour continuer à vivre. Car après ces «petites morts», il y a parfois recommencement. D’autres possibles. Comme dans la dernière nouvelle du recueil, « Toute la beauté du monde », dans laquelle Jacob vit une peine d’amour. Le début de la nouvelle, d’ailleurs, pose des questions sur l’amour qui parfois s’étiole : « Y a-t-il un moment précis où un amour meurt? ». Après sa rupture, son deuil, Jacob s’envole vers le Nunavik :

« “Relevez votre tablette et attachez votre ceinture”, ordonne l’agent de bord, une fois de plus. Pendant quelques minutes, Jacob n’aperçoit plus qu’un amas de ouate informe et grise. Comme sa vie. Celle, du moins, qu’il vient de laisser derrière lui. Puis l’avion émerge du brouillard, à quelques dizaines de mètres du sol. Quand l’appareil se pose sur la piste cahoteuse, Jacob ne voit qu’un ciel sombre surplombant la neige pâle. Puis, une grappe de lumières qui vacillent faiblement au cœur de la nuit ».

Oui, il nous arrive à tous de côtoyer les ombres; les nouvelles de Gruda nous rappellent que parfois, la lumière réussit à s’immiscer malgré nous, et nous permet de respirer, de rire, de faire un petit clin d’œil à la vie, ou une grimace, pourquoi pas?

– Mylène Durand

Mourir, mais pas trop, Agnès Gruda, Éditions du Boréal, 2016.