Crédit photo : Véronique Côté

Kaki King est guitariste. Plus encore, Kaki King est une « déesse de la guitare », rare jeune femme fréquemment citée parmi les meilleurs instrumentistes de sa génération dans les magazines spécialisés. Toutefois, depuis son premier album en solo Everybody Loves You jusqu’à son tout récent projet multimédia intitulé The Neck is a Bridge to the Body, Kaki ne s’est jamais contentée de complaire aux amateurs de la simple et froide dextérité. Son approche est celle d’une exploratrice qui tente d’album en album de repousser les limites de l’instrument, investigatrice de nouvelles techniques et « appareilleuse » de sonorités et d’effets. Si son côté new-age peut déplaire, on ne peut rien reprocher à son travail de défrichage.

Après avoir fait paraître en novembre dernier la collection Everybody Glows: B-Sides & Rarities, compilation de pièces d’une facture « simple appareil », Kaki nous est revenue aussitôt cette année avec le produit d’un projet kickstarter aguichant : un spectacle thématique haute technologie mettant en vedette son instrument chéri, où la musique crée le musicien, et la guitare, le guitariste. Avec en coulisses la boîte Glowing Picture, créatrice d’« émerveillement immersif » et facilitatrice de performances et expériences visuelles, la proposition a fait mouche. Objectif surpassé, le projet The Neck is a Bridge to the Body et sa tournée subséquente étaient mis sur les rails.

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Sans contredit, le jumelage du labeur de deux pionniers techniques rapporte. La guitare, davantage qu’unique instrument sur scène, agit ici comme écran de projection. On y diffuse des effets de lumière et des animations diverses, de vrilles multicolores à coulisses de peinture, et de fumée blanche qui s’échappe du pont à paysages bucoliques. L’illusion de liquéfaction de la guitare par projection de gouttes d’eau sur une table d’harmonie bleutée est particulièrement efficace. Comme celui de transparence d’un instrument qui révèle le temps d’un morceau une complexe et inextricable mécanique interne. Avec les images complémentaires qui défilent sur un grand écran derrière l’artiste, par moments activées par le jeu de cette dernière, l’effet global est saisissant, voire déstabilisant.

En contrepartie, si l’œil en a pour son argent, certaines oreilles resteront sur leur faim. Non pas en raison de carences sur le plan de la composition ou de l’interprétation, mais plutôt par impression de disparité entre l’image et les sonorités. Kaki King a toujours recours à son instrument de prédilection, une Ovation Adamas 1581-KK, toujours faite de lyrachord et de fibre de carbone. Avec sa technique de fingerpicking où seuls les ongles attaquent les cordes métalliques, le produit sonore, en opposition à la limpidité des images, est plus perçant et décharné que riche et cristallin. Sans doute un son à apprivoiser et un matériel qui demande familiarisation. Pour l’heure, le contraste est singulier.

Quoi qu’il en soit, Kaki et sa bande ont échafaudé pour The Neck is a Bridge to the Body une superbe mise en scène qui, souhaitons-le, donnera matière à réflexion aux artistes qui veulent eux aussi pousser plus loin l’expérimentation sur scène.

Espérons seulement que l’avenir de la guitare ne soit pas fait de plastique.

Nicolas Roy