On a tous gribouillé au stylo bille dans nos cahiers Canada. Certains l’ont fait par goût pour le dessin, d’autres pour chasser l’ennui ou encore pour appeler à soi la concentration lors des longs jours de classe. Mais personne (j’ose présumer) n’a songé qu’on pouvait faire une œuvre d’art avec des traits de stylo. Avec Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris prouve non seulement que c’est possible, mais aussi qu’on peut signer une œuvre magistrale et intrigante dessinée à même un (plusieurs) carnet ligné. Son livre, projet fou tant dans sa forme, son originalité que sa genèse, confirme que ce ne sont pas les outils qui font l’artiste : seulement la main qui dessine.

Faire naître les monstres

Cette main a amorcé une œuvre phare après qu’on a collé à sa paume un stylo au ruban adhésif. Victime du virus du Nil après une piqûre de moustique, Emil Ferris se retrouve paralysée. Impossible de tenir un crayon comme avant. Et les pronostics ne sont pas bons. L’autrice et dessinatrice entame sa lutte vers la guérison. Ce n’est pas le dessin qui revient à elle, mais bien elle qui revient au dessin. Chaque jour, elle force sa main à dessiner. Elle s’inscrit même à un programme d’études en arts. Soutenue par sa fille, Emil Ferris fait son chemin. Le monstre aussi. Il lui faudra huit ans pour achever cette œuvre de 800 pages dont on retrouve aujourd’hui le livre premier en traduction française aux éditions Alto.

Parce qu’il est plus facile d’être un monstre qu’une fille

Dans le Chicago de l’an 1968, Karen Reyes rêve de devenir un monstre. Elle marche dehors la nuit dans l’espoir de se faire mordre. Les monstres sont beaux et libres, car il n’y a avec eux aucun faux semblant. Lorsqu’un drame survient dans l’immeuble où elle habite, Karen décide de mener son enquête. La scène porte à croire que la douce madame Anka, la voisine de palier, s’est suicidée, mais des doutes subsistent. Les recherches de Karen la mèneront en divers endroits du voisinage. Elle questionnera aussi la vraie nature de la relation qu’entretenait son grand frère, Deeze, avec la voisine.

Œuvre-musée

En l’absence de père, Deeze joue le rôle de la figure paternelle. Artiste, il emmène régulièrement sa sœur au musée et lui apprend à voir, sentir et ressentir ce que les œuvres ont à offrir. Le talent d’Emil Ferris permet au lecteur d’accompagner les personnages dans leurs visites muséales. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est truffé de reproductions au stylo bille de toiles célèbres, dont la fidélité est assez remarquable, étant donné le changement de médium. On reconnaît (ou on découvre) des œuvres de Claude Monet, Eugène Delacroix, Georges Seurat ou Heinrich Füssli, par exemple. Les tableaux sont discutés par les personnages et enrichissent ainsi l’histoire. Mais ce n’est pas la seule mise en abyme qu’offre le livre. L’histoire d’Anka nous sera en partie livrée par le biais de cassettes qu’a pu se procurer Karen. L’ouvrage est ainsi choral à plus d’un niveau.

Roman graphique flirtant avec la bande dessinée, œuvre empreinte d’une grande liberté mais aussi d’un message, livre d’amour et de colère, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres fait appel à tous nos sens. Il stimule l’intellect, le cœur et l’esprit. Il cultive, fait réfléchir, divertit. Plus : il s’amuse. Ferris intègre par-ci par-là un écureuil noir de Chicago comme un clin d’œil au paysage, ou des commentaires de la narratrice. Nombre de petits éléments du quotidien sont ainsi croqués par Karen, comme si elle les montrait du doigt dans la naïveté spontanée que lui confère son jeune âge, rappel que, malgré l’enquête qu’elle mène, elle demeure une jeune fille qu’on doit accompagner aux fêtes d’amies.

Il est difficile de croire que ce livre ait essuyé 48 refus d’éditeurs avant de trouver sa place chez Fantasmatic. Il suffit de l’avoir entre ses mains et de tourner les premières pages pour savoir que l’on tient là quelque chose de particulièrement original et, surtout, de très fort. Une collègue du webzine m’a écrit : « Il est si beau! Chaque page est ma nouvelle page préférée! » Un sentiment qu’il est difficile de ne pas partager.

– Christine Turgeon

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, livre premier, Emil Ferris, Alto, 2018.

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