« Une digue a cédé », écrivaient Martine Delvaux et Pascale Navarro l’automne dernier à la suite de la prise de parole de nombreuses personnes ayant subi des agressions sexuelles. On se souvient que « l’affaire Ghomeshi » avait donné lieu à un questionnement collectif sur la culture du viol et du silence. Des milliers de victimes de violence sexuelle avaient alors investi l’espace public, dont Twitter, pour raconter ou dénoncer leurs agressions. L’œuvre Mettre la hache Slam western sur l’inceste de Pattie O’Green poursuit cette réflexion avec intelligence, profondeur et créativité.

Comme le titre le laisse deviner, il s’agit d’un livre coup-de-poing sur l’inceste. L’auteure, qui a elle-même été abusée par son père durant son enfance, souhaite « mettre la hache » dans ce tabou pour que la parole des victimes cesse d’être confinée à la sphère privée et au bureau du psychologue. En plus de briser le silence, Pattie O’Green s’attaque à plusieurs idées reçues sur les agressions. Il faut absolument lire cette œuvre, aussi bouleversante soit-elle, pour ouvrir ses yeux sur une réalité trop souvent masquée. Et aussi, tout simplement, parce qu’elle est un petit bijou de littérature.

Ne pas couper la parole

L’incipit de Mettre la hache dénonce la réception méprisante hélas trop souvent réservée aux récits d’agression : « Quelqu’un a écrit quelque part et je te dirai pas où et je te dirai pas qui, mais ce quelqu’un a écrit que l’inceste était à la mode. […] Il suggérait que c’était comme devenu un sujet pour faire du cash et qu’on pouvait aussi appeler ces écrivaines des putes parce qu’elles récupéraient aujourd’hui l’argent des viols qu’elles avaient subis. » Pattie O’Green met en relief le grotesque de ce discours haineux en l’entrecoupant du récit (en majuscules) des agressions que son père lui a fait subir.

Les premières pages du roman, fort touchantes, annoncent l’intention de l’auteure : elle souhaite écrire sur son expérience incestueuse et être lue avec bienveillance. O’Green signale que de couper sa parole (ou celle des autres victimes d’agressions) exacerbe la douleur du traumatisme. Plus loin dans le livre, elle ajoute qu’il faut croire aux témoignages des victimes plutôt que les remettre systématiquement en question. Comme elle l’écrit si bien, les « filles violées » sont déjà bien assez stigmatisées par la justice, cette « entité qui persécute les persécutées ».

Sang d’encre

Pattie O’Green signe une œuvre qui se distingue des récits traditionnels sur l’inceste. Sans rien enlever à ces derniers, pertinents également, on peut dire que Mettre la hache se démarque par sa structure et par ses innovations formelles. En effet, l’auteure n’y va pas d’une description factuelle et chronologique de son expérience incestueuse. Elle emprunte différentes formes (le slam, une lettre écrite à Bouddha, des récits de son passé et de son présent, des dialogues imaginaires, de nombreuses citations, des pensées philosophiques, etc.) dans un style tantôt lyrique, tantôt ironique ou pamphlétaire.

Si l’auteure met la hache dans les conventions littéraires, c’est sans doute pour pouvoir exprimer « l’indicible », le tabou de l’inceste. Son expérience se traduit mieux hors de la « convenance », c’est-à-dire les modalités qui régissent d’ordinaire le témoignage : « Dire l’inceste avec convenance, c’est comme mettre des gants blancs pleins de sang, c’est comme essayer d’amoindrir l’inacceptable pour le rendre un peu plus tolérable. » Il est hors de question pour elle de tenir un discours aseptisé sur les agressions subies; elle revendique le droit à la colère et au refus du pardon.

O’Green critique, avec justesse, les personnes qui attendent des victimes d’un traumatisme un discours cohérent, une parole lisse et une mémoire sans faille. Elle fait comprendre que l’inceste n’a pas que des répercussions négatives sur la sexualité, mais aussi sur la construction identitaire et sur la pensée. Les séquelles de son choc post-traumatique s’inscrivent donc dans la matérialité du texte.

« Moi, je te crois »

À la lecture de Mettre la hache, on comprend qu’il est important de laisser s’exprimer les victimes d’agressions sexuelles comme elles le veulent et lorsqu’elles le désirent. Arracher leur confession constitue une autre forme de violence, signale Pattie O’Green en abordant une intervention maladroite d’une travailleuse sociale lorsqu’elle était jeune : « “Est-ce que ton père te touche?” Bang. Une balle exponentielle entre dans tous mes cœurs. […] “Non, il ne me touche pas”. Il me tue. Et tu fais pareil. » L’auteure conclut sa critique de l’aveu forcé par un appel à la responsabilité éthique : il faut donner la parole à la victime et lui dire « Moi, je te crois ».

Si on utilise souvent en critique littéraire (et parfois à tort et à travers) la formule « on ne sort pas indemne de cette lecture », elle s’applique tout à fait dans ce cas-ci. Non, on n’en sort pas indemne, et c’est tant mieux : on a envie d’ouvrir les yeux sur les crimes sexuels, et d’écouter d’une oreille attentive et bienveillante les personnes qui les ont subis. Et on a aussi envie de lire la prochaine œuvre de Pattie O’Green.

Edith Paré-Roy

Mettre la hache Slam western sur l’inceste, Pattie O’Green, Les Éditions du remue-ménage, dessins de Delphine Delas, 2015.