Présentée en 2012 au Théâtre La Chapelle, la création Ta douleur est de retour parmi nous, plus exactement au Théâtre de Quat’Sous, du 11 au 14 décembre. Question de se mettre en appétit, voici une interview réalisée avec Anne Le Beau, à la fois interprète et cocréatrice de l’œuvre.

Q. Plus d’un an après les premières représentations, le spectacle sera-t-il différent?

A.L.B. : Le squelette de la création reste le même, mais le spectacle a tout de même évolué. En un an, les choses changent, les interprètes aussi. Notre façon d’aborder le spectacle est différente; on est plus détendus cette fois, et cette détente se traduira sûrement sur scène.

Pour cette création, vous avez décidé de travailler avec des collaborateurs issus d’autres milieux que celui de la danse [Brigitte Haentjens et Francis Ducharme]. Pourquoi une telle démarche?

Brigitte Haentjens et moi avions collaboré ensemble il y a plusieurs années pour De chair, un duo de 20 minutes, et cette rencontre avait été significative pour moi. Ce qui m’a marquée, c’est qu’elle travaillait sur l’intention et non sur le mouvement, contrairement aux autres chorégraphes qui m’ont dirigée. C’est pourquoi j’ai fait appel à elle pour cette création.

J’ai rencontré Francis Ducharme il y a environ 15 ans, quand il sortait tout juste de l’école. Même s’il est plus jeune que moi, la chimie avait alors été incroyable. Ensuite, j’ai continué à aller voir ses spectacles puis j’ai eu envie de faire cette création avec lui.

Dans le communiqué, on dit que la douleur est explorée sous toutes ses formes, autant personnelle que sociale. Comment est-ce possible, avec un duo, de représenter la « douleur sociale »?

Au début, il s’agit d’une douleur intime, une douleur « pelvienne », presque organique, puis on dérive vers une douleur plus large. Vers la fin, nos mouvements s’inspirent de ceux des sans-abri. On s’inspire aussi de la « physicalité » des personnes qui manifestent ou qui partent en guerre. De plus, des tableaux présentent des enjeux sociaux; il y a notamment une scène de viol. Puisque Brigitte Haentjens ne voulait pas investir la voie de la victimisation des femmes, il y a aussi une scène de violence où je frappe l’autre interprète de façon intense. On pourrait y voir une mise en scène de la violence conjugale.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette thématique de la douleur?

C’est Brigitte Haentjens  qui a choisi cette thématique, et ça m’a intéressée. On a entre autres voulu mettre en scène la douleur parce que c’est un sujet tabou. En société, on doit cacher sa douleur, l’éviter. Quand on a un mal de tête, on prend une aspirine; quand on souffre de dépression, on prend des antidépresseurs. Mettre en scène la douleur, c’est vraiment jouissif! On peut dire qu’il s’agit d’une forme d’exutoire. Et pour que ce ne soit pas trop lourd pour le public, on a ajouté des moments d’humour, de dérision.

Ressentez-vous une réelle douleur physique comme interprète pendant les représentations?

Oui, c’est vraiment intense et ça demande beaucoup d’énergie. Je ressens une grande fatigue après le spectacle. Certaines scènes sont exigeantes, en particulier celle du viol, durant laquelle je ne peux pas faire les choses à moitié si je veux être crédible. Je dois me débattre pour vrai, frapper pour vrai. Après les représentations, on a plusieurs bleus, c’est sûr!

Avez-vous un projet en tête ou travaillez-vous sur une création en ce moment?

Je vais faire partie de la prochaine création de Manon Oligny. J’ai aussi plusieurs projets en tête, mais je ne peux pas trop en parler pour l’instant parce que rien n’est confirmé. À 50 ans, je me dois de monter mes propres créations puisque les appels des chorégraphes se font plus rares. Pourtant, je suis encore en forme, je ne suis pas blessée. Dans Ta douleur, je dénonce d’ailleurs cette réalité durant une scène. Je crois que tous les âges ont une beauté, que ce soit 20 ans ou 50 ans.

Quels danseurs ou artistes émergents aimez-vous ou vous inspirent?

Je dirais Frédérick Gravel et Dave St-Pierre, qui sont tous les deux extraordinaires. J’adore aussi Louise Lecavalier. Elle n’est pas une « artiste émergente », mais je tiens à la nommer comme source d’inspiration.

– Edith Paré-Roy