Le livre de Catherine Voyer-Léger aborde le sujet très sensible de la critique culturelle dans les médias québécois. Elle laisse de côté la critique universitaire, spécialisée et destinée à un petit nombre, pour se concentrer sur ses manifestations publiques, que ce soit dans la presse écrite, les blogues ou les médias sociaux.

D’emblée, elle énumère les clichés souvent véhiculés à propos des critiques culturels : ce sont des artistes ratés et frustrés qui critiquent les autres à défaut de pouvoir eux-mêmes créer; ils n’aiment rien; ils sont trop chauvins avec les œuvres québécoises; ils sont trop durs avec les œuvres québécoises; ils ne possèdent pas l’autorité nécessaire pour juger adéquatement du travail des autres; ils sont élitistes et méprisent le grand public; etc.

Elle constate d’abord la disparition des critiques spécialisés dans les médias traditionnels, remplacés par des « omnivores culturels », qui couvrent autant le cinéma que la danse contemporaine, en passant par la musique classique. N’étant spécialistes en rien, ils ne possèdent pas les connaissances nécessaires pour aborder les œuvres autrement qu’en surface et selon des critères subjectifs. De plus, le nombre grandissant de pigistes affectés aux activités culturelles constituent un autre frein au développement d’une critique saine. Le format des articles, souvent tristement réduit, participe aussi à ce phénomène.

La structure même du milieu médiatique entre en conflit avec la mission originale de la critique culturelle; la convergence des grands empires comme Québecor ou Power Corporation rend difficile la critique, dans les pages de leurs journaux, d’objets culturels qu’ils ont produits eux-mêmes. On contourne le problème en réalisant des entrevues avec les artistes, ou des prépapiers qui présentent l’œuvre en évitant de la critiquer sérieusement. De plus, pour vendre de la copie, les critiques doivent rendre attrayants leurs articles, et à cette fin utilisent des systèmes de notation comme les étoiles, qui simplifient à l’excès leur travail; ou encore, ils mettent de l’avant leur style et leur personnalité, faisant de leur « critique » non pas l’évaluation d’une œuvre mais l’expression spectaculaire de leur subjectivité.

Une autre tendance consiste à placer une vedette dans le rôle de critique, lui donnant la possibilité de partager ses goûts en matière d’art, faisant de la critique une simple distinction j’aime / j’aime pas au lieu d’un espace permettant d’élaborer un discours sur une œuvre. Ces critiques « prescripteurs » deviennent de plus en plus nombreux, phénomène témoignant d’une démocratisation de la critique qui a pour effet de dévaluer les experts, soudainement dépouillés de leur autorité en la matière et traités d’élitistes par les chantres du relativisme populiste.

Voyer-Léger rappelle que les critiques n’écrivent pas du haut d’une tour d’ivoire; ils appuient leur opinion sur une foule de connaissances pratiques et théoriques que lui a fournie la fréquentation assidue du milieu artistique; ils connaissent l’art, son histoire et son contexte, et ce, mieux que le grand public. Leur fonction, à titre d’experts, consiste non pas à orienter monsieur-madame Tout-le-monde vers des œuvres amusantes, mais bien d’attirer son attention sur celles qu’il juge importantes pour l’histoire de l’art et qu’il a évaluées selon une grille d’analyse rigoureuse et, autant que possible, rationnelle.

Les blogues culturels, délestés des considérations économiques des médias traditionnels, peuvent se livrer sans impératifs commerciaux à une critique s’échelonnant dans la durée, où l’auteur développe une pensée et un lectorat sans se soucier de ligne éditoriale ou de convergence. Cependant, le billet de blogue doit être partagé pour être lu, menant parfois à une « tyrannie du clic », le blogueur cherchant à atteindre le plus de monde possible au lieu de se concentrer sur son travail critique.

Voyer-Léger réussit à décrire le clivage entre le grand public et les critiques spécialisés sans tomber dans la condescendance ou le populisme; elle détruit les idées reçues avec une argumentation simple et bien construite, s’appuyant sur de nombreux exemples tirés de l’actualité culturelle des dernières années sans pour autant faire le procès des critiques dont la démarche est, selon elle, douteuse. Son livre est moins une étude sur la critique culturelle qu’une tentative de réconcilier le milieu intello-artistique avec la « majorité silencieuse ».

Un problème, plusieurs coupables

Ce qu’on lit en filigrane, c’est que l’état actuel du milieu culturel (de plus en plus contaminé par le discours utilitariste) est dû à l’incompréhension et au désintérêt du grand public, zombifié par la culture de masse et la convergence médiatique. Or, si ces deux phénomènes imprègnent la perception de la culture savante par le citoyen lambda, il me semble qu’un autre problème participe à la dévaluation de celle-ci : l’effort des acteurs du milieu culturel pour rejoindre le grand public, comme si le premier voulait prouver sa bonne volonté et réfuter les accusations d’élitisme formulées par le second.

Un grand fossé a toujours séparé la culture savante de la culture populaire, et ce fossé n’est pas plus grand qu’il y a cinquante ou cent ans; la différence, c’est qu’avec l’essor des médias sociaux, la voix de la majorité silencieuse est aujourd’hui réduite à quelques axiomes, certes débiles, mais marginaux, du genre « les artistes coûtent cher aux contribuables ». Lisant cela, le citoyen cultivé, outré, se dépêche de rédiger une lettre ouverte au grand public (lui attribuant au passage les propos arriérés de quelques individus) lui expliquant qu’il profère des sophismes, qu’il est mal informé et que l’art n’est pas une affaire de profits.

En répondant aux chroniqueurs populistes qui reprochent à la critique de ne pas représenter monsieur-madame Tout-le-monde, Voyer-Léger cherche à leur expliquer l’importance de la critique spécialisée, comme s’il fallait absolument remplir le fossé séparant culture savante et culture populaire. Or, n’est-il pas normal que la majorité de la population, qui va au cinéma pour se divertir, se soit ennuyée pendant La vie d’Adèle ? À l’inverse, n’est-il pas normal qu’un doctorant en littérature ne lise pas Fifty Shades of Grey ?

En ce sens, j’ai de la misère à comprendre la démarche de Voyer-Léger. Elle ne s’adresse pas aux artistes, aux intellectuels ou aux universitaires, déjà gagnés à sa cause; pas à monsieur-madame Tout-le-monde, très peu susceptible d’acheter un essai sur la critique culturelle; pas aux démagogues, qui ne cherchent qu’à attirer l’attention par leurs prises de position éclatantes; pas aux grands médias, qui ne changeront pas leur façon de faire pour plaire à une minorité. Donc : à qui s’adresse-t-elle ?

– Antonin Marquis

Métier critique : pour une vitalité de la critique culturelle, Catherine Voyer-Léger, Éditions du Septentrion, 2014.