Sa couverture turquoise, d’où s’envole un filet de fumée, capture le regard et révèle un livre tout aussi vaporeux et inquiétant. Menthol, le premier roman de Jennifer Bélanger, est paru aux éditions Héliotrope durant le mois de février.

On y rencontre d’abord une jeune femme aux prises avec des douleurs chroniques. Elle raconte un quotidien épuisé par la souffrance, l’impuissance et des odeurs de mort. Ce récit est cependant interrompu lorsque la partenaire de la narratrice tombe malade. L’image de la mère qu’elle a abandonnée dix ans plus tôt se superpose au corps de son amoureuse et « [fait] écran » (p.22). La narratrice plonge alors dans ses souvenirs; elle se remémore le passage de sa mère à l’hôpital et son enfance, élevée dans la pauvreté, marquée par des épisodes de violence. Au fil des pages, elle rapièce bout à bout les morceaux de sa mémoire : « Je cherche l’incendie qui aurait brûlé les albums vides, qui m’expliquerait les événements troués » (p.52).

Mais derrière la douleur, Jennifer Bélanger évoque les difficultés de l’attachement et du soin. Au début du roman, la narratrice suspecte sa capacité à prendre soin, à être suffisamment attentionnée pour sa partenaire : « elle ignorait que c’était moi qui avais peur de la quitter, de l’abandonner dans la jaquette bleue qu’elle venait d’enfiler » (p.22). Je retiens également ce sidérant passage où, dans une clinique, la mère repousse l’affection de sa fille par toutes sortes d’indices : « je suis allée prendre un gobelet, elle l’a refusé. On a appelé son nom, elle s’est levée et ne m’a pas regardée » (p.109). La fuite et la distance, qu’elles soient avérées, craintes ou projetées, sont des caractéristiques constitutives des relations entre les personnages.

C’est encore plus manifeste lorsque la mère tente de guérir sa fille d’une otite ou de la débarrasser de poux. « Le soin est associé depuis le début de l’humanité à la douceur » (p.26), écrivait Anne Dufourmantel dans La puissance de la douceur. Mais ici, ce n’est pas le cas. Les techniques de la mère sont brutales, violentes. Elle ne sait pas ou n’a jamais su comment réparer le vivant. L’autrice arrive à cette intersection où la douleur, le soin et les enjeux de classe entrent en collision.

Enfin, la structure associative de la narration entraîne, à mon avis, quelques égarements. Je pense surtout à la fin du roman où l’autrice cumule trois épisodes sur l’homosexualité, le viol et la drogue. Ils sont en apparence moins liés au reste du récit, mais la prose de Jennifer Bélanger nous entraîne dans des phrasés, des réflexions et des sensations avec tellement de prégnance qu’on peut se laisser surprendre par les nouveaux développements avec une très grande satisfaction.

Maniant l’art du récit avec une touche de poésie et de philosophie, Menthol de Jennifer Bélanger est un roman qui se lit d’une traite, un incontournable de la rentrée hivernale.

Cédric Trahan