Avec un recueil tel que mèche, il est difficile de ne pas entrer dans le milieu de la poésie sans faire de bruit. Pourtant, son auteur, encore assez peu connu, n’en est pas à son premier coup d’éclat. Sébastien B. Gagnon contribue en effet au milieu de la poésie depuis quelques années déjà, et son recueil Revolt and disgust poems mostly written in english by an indépendantiste, paru en 2012 aux éditions Rodrigol, a su faire sa marque dans le paysage littéraire montréalais.

Publié cette fois-ci par L’Oie de Cravan, Gagnon nous offre un recueil puissant que l’éditeur présente comme « un chant fou qui nous parle avec rage et détermination des conditions inacceptables que la société impose à l’amour », et qui s’avère être une longue lettre d’amour couvrant une période de 54 jours, à raison d’un poème par jour.

L’amour et le militant

Le poète s’y adresse à la femme aimée au futur, se projetant dans un avenir où se voisinent les retrouvailles attendues avec elle et une révolution souhaitée sur le plan social et politique. On y retrouve une certaine parenté thématique et lyrique avec les poèmes d’amour et de militantisme de Miron, mais sur une note beaucoup plus cynique qui donne au recueil une tonalité très actuelle :

« j’ai des écrits à n’en plus finir qu’il me faudrait
finir
les garde pour moi et pour ceux qui écoutent

le ciel de la nouvelle-orléans et celui de
vladivostok peuvent bien attendre je
réserve mes frasques pour la banqueroute 

sauf ceci qui est pour toi
sur les vieux murs
mes dessins d’animaux croches »

Sur le plan formel, le recueil présente une certaine originalité, cohérente avec le propos, d’ailleurs. Comme cet amour culmine et prend fin après 49 jours, les poèmes suivants sont numérotés par ordre décroissant sur quelques pages, avant de se terminer dans une longue débâcle de mots, où celui qui est resté en suspens après la rupture est réduit peu à peu au silence et à la solitude de sa mémoire : « dis-moi je me souviens l’arbre dis-moi je me souviens / dis-moi je me souviens du texte par cœur ».

Mathieu Simoneau

N.B. Le recueil fait partie de la liste préliminaire du volet poésie du Prix des libraires, et il y a de bonnes raisons de croire qu’il se retrouvera parmi les finalistes en février prochain, du moins on le souhaite.

mèche, Sébastien B. Gagnon, L’Oie de Cravan, 2016