Le livre Mauvais sang ne saurait mentir de Walter Kirn raconte l’amitié que l’auteur a entretenue pendant une quinzaine d’année avec Clark Rockefeller, millionnaire excentrique qui s’avéra être un imposteur doublé d’un meurtrier. Kirn avait initialement rencontré l’homme sous prétexte de lui apporter une chienne de race, mais leur relation s’étira par la suite sur plusieurs années. Au fil de leurs rencontres épisodiques, une étrange amitié se tisse entre eux; Clark demande à Kirn de jeter un oeil sur des romans qu’il avait écrits mais qu’il ne lui montre jamais; il lui parle d’un mystérieux programme de recherche visant à développer des systèmes de propulsion futuristes pour des engins spatiaux qu’il aurait mis sur pied l’autre bord de la frontière canadienne; il le reçoit chez lui avec une froideur et un manque d’égards troublants, tout en lui confiant être son seul vrai ami; etc.

Puis arrive le scandale : Kirn apprend aux nouvelles que son ami a kidnappé sa fille, qu’il est un imposteur et qu’il est accusé d’un meurtre irrésolu datant d’une trentaine d’années. Sous le choc mais fasciné, Kirn assiste au procès de l’homme qui s’appelle en fait Christian Gerhartreiter, dont le visage imperturbable l’amène à se questionner sur ce que sont l’identité, la vérité et l’écriture.

Le roman est structuré autour de deux trames qui s’entremêlent. La première, en ordre chronologique, relate la relation de Kirn et Clark depuis le début; la seconde prend la forme d’une enquête journalistique et se fait donc à rebours, alors que le passé se révèle à la lumière de nouvelles informations acquises notamment lors du procès. Le point pivot du récit est celui de la tombée des masques : « Je me rendis compte que le chemin de ma vie avait bifurqué derrière moi. Quand des informations nouvelles mettent en doute des perceptions passées, les souvenirs sous-jacents demeurent, mais ils n’occupent plus la même place; il faut alors dresser une nouvelle carte avec des points de repère modifiés. On se croyait bien installé mais on réalise qu’on était perdu et on découvrira peut-être un jour qu’on l’était au moment présent. »

Kirn cherche à comprendre, d’une part, les raisons du comportement de Clark et, d’autre part, celles de sa crédulité et de son indulgence à son endroit. Comment a-t-il pu le mener en bateau tout ce temps? Qu’avait-il à y gagner? Clark lui a parlé à plusieurs reprises de projets littéraires, sans pour autant les lui montrer; Clark conclut donc qu’il cherchait à profiter de quelque façon de ses talents d’écrivain. Mais Kirn n’avait-il pas lui-même utilisé Clark? Dès le début, c’était bel et bien son intention : « Mais j’avais une autre raison de vouloir rencontrer ce Clark : j’étais écrivain, de surcroît un écrivain entre deux livres, et je me figurais que j’allais rencontrer un personnage. » Comme en fait foi ce livre, il avait bien raison.

Kirn aboutit à la conclusion que Clark est un écrivain qui n’écrit pas, citant Fitzgerald, qu’il place en épigraphe: « Un écrivain qui n’écrit pas ressemble à un fou enfermé en lui-même. » Dès leur première rencontre, Clark lui montre une critique littéraire qu’il a publiée sur le site d’Amazon. Plus loin, Kirn apprend que Clark avait rédigé des adaptations romanesques d’épisodes de la télésérie Star Trek : Next Generation. À son arrivée à Los Angeles, il avait envoyé des scénarios au réalisateur Robert Wise, lequel lui aurait répondu : « Vous avez de l’application, mais pas de talent. »

Puis, au fil de son enquête (il assiste au procès et, en tant que journaliste, rencontre différentes personnes liées à l’affaire), Kirn découvre que Clark s’inspirait presque toujours de gens qu’il avait rencontrés et de romans (ou de films) pour élaborer ses mensonges, un peu comme le ferait un écrivain : « Un auteur utilise sa vie comme matière première et, si vous y êtes mêlé, il se sert aussi de la vôtre. » Cependant, son manque de talent ne lui permettant pas de réaliser ses prétentions littéraires, il a commencé à « écrire » sa vie, donc à vivre ses mensonges. Ses récits, il les imposait aux autres, bâtissant d’impressionnantes fictions qui l’amenèrent à commettre un meurtre : « Certains tuent par amour, d’autre pour de l’argent, mais Clark, comme j’en avais acquis la conviction, avait tué pour la littérature. Pour y prendre sa place. Pour y vivre. »

Son enquête mène Kirn à concevoir Clark comme une sorte cannibale persuadé qu’il s’appropriera les qualités de la victime qu’il ingère, à l’image de Ripley dans le fameux roman de Patricia Highsmith : après avoir tué le fils d’une riche famille, il endosse son identité. Puis, via un échange de courriels, il découvre que celui-ci projetait de traduire Crime et Châtiment et, qu’à cette fin, il cherchait à s’isoler dans une cabane dans le Montana, à un endroit qui ressemblait étrangement à son ranch. Kirn en conclut que Clark nourrissait peut-être bien le désir de le tuer, dans le but de s’approprier ses habiletés littéraires – hypothèse quelque peu dérangeante par sa fatuité.

Malheureusement, Kirn se contente de rester en surface, effleurant par-ci par-là des pistes de réflexion qu’il abandonne trop rapidement. Le gros de son propos consiste à comparer Clark à un écrivain, sans expliquer en quoi cette comparaison éclaire le comportement étrange de cet homme. De plus, sa conception réductrice de l’écriture tient du lieu commun : « Peu de gens le savent. Un auteur est quelqu’un qui vous dit une chose de sorte à pouvoir tenir un jour un tout autre langage à ses lecteurs : ce qu’il pensait et se gardait bien de dire, ou ce qu’il aurait pensé s’il avait été plus clairvoyant. » Il en est de même de la grande majorité des idées évoquées par l’auteur : elles sentent le réchauffé.

Mauvais sang ne saurait mentir illustre bien qu’un sujet intéressant ne fait pas nécessairement un bon livre.

Antonin Marquis

Mauvais sang ne saurait mentir, Walter Kirn, une traduction d’Éric Chédaille, Christian Bourgois Éditeur, 2015.