Le pays vit des moments troubles alors que la tenue d’un festival gay et lesbien pourrait se tenir à Port-au-Prince, en Haïti. Gary Victor (Saison de porcs, Soro) explore la déchéance de la politique dans laquelle il intrique habilement l’homosexualité. Ces deux thèmes puissants portent un roman un brin surréaliste.

Les coulisses du pouvoir

Dieuseul Lapénuri est un homme médiocre, sans grande intelligence, qui avance dans le ministère des finances et s’en contente. Jusqu’au jour où sa femme (ironiquement nommée Anodine) le pousse plus loin que ses propres ambitions : devant la queue du président. « Médiocre comme il l’était, la politique était sa seule chance », écrit Victor sur un ton des plus cyniques. Dieuseul est d’ailleurs le seul à faire jouir le président malgré sa médiocrité, ce qui lui confère le poste de ministre aux Valeurs morales et citoyennes et le préféré parmi tout le cabinet. Ses rivaux, tous des suceurs de président, lui vouent une haine sans pareille et jalousent leur nouvel adversaire. Pourtant, Dieuseul rejette l’homosexualité et la considère comme une aberration.

Tout au long du roman, le personnage traverse la vie politique de son pays qu’il comprend corrompu jusqu’à l’os. « Se prémunir contre la précarité était un exercice national qui ramassait à la pelle tout ce qui restait de bonne conscience pour les enfouir dans les bas-fonds de la désespérance. » C’est ainsi que commence le roman, et l’on saisit que parfois, dans ce monde, la fin justifie les moyens. Le protagoniste l’apprend également grâce à ses rencontres diplomatiques et personnelles. Dieuseul acquiert un esprit critique qu’il ne se connaissait pas. Pour le récit, cette évolution de personnage est notable. On saisit que l’auteur porte son personnage de manière délicate (à contresens de ses valeurs personnelles) et au cœur d’un dilemme moral. Ce dernier balance entre une vie stable et dans l’abondance avec sa femme et ses enfants tout en continuant de sucer le président et une vie précaire dans la honte comme ce que son père lui a prédit toute sa vie.

Contexte culturel

Le roman tourne autour de La flûte enchantée, autant celle de Mozart que celle d’une légende racontée dans Masi. En effet, Dieuseul est jalousé principalement car on lui impute un talent de suceur exceptionnel. Pour garder son poste de ministre, il doit faire jouir son président, acte accompli à deux reprises. Pourtant, hésitant de ses talents, il se met en quête de retrouver la tombe d’un joueur de flûte qui détiendrait le secret de la jouissance au travers de la fellation.

À cette légende se superpose brièvement le vaudou lorsqu’un sorcier est appelé à venir purifier le bureau du ministre suite à un soi-disant attentat à la poudre empoisonnée. Le folklore haïtien baigne aisément dans toutes les sphères de la société, autant parmi les croyances des habitants que chez les ministres. Par ailleurs, le peuple haïtien est présenté comme pieux et très attaché à la religion ; très opposé au mariage gay et autre festival comme Masi que veulent organiser des blancs sur l’Île. Dieuseul, dans la foulée de ses nouvelles tâches et de son dilemme, doit repousser sans cesse l’annonce de sa décision quant à la tenue du festival Masi jusqu’à la toute fin.

Terrible, burlesque, cocasse, onirique, doux, autant de mots pour qualifier le dernier roman de Gary Victor.

– Victor Bégin

Masi, Gary Victor, Mémoire d’encrier, 2018.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :