Crédit: Marie-Michèle Dion-Bouchard

Auteur, metteur en scène et comédien, Simon Boulerice a plus d’une corde à son arc. Après avoir publié ces dernières années roman (Les Jérémiades, 2009), poésie (Saigner des dents, 2009) et littérature jeunesse (Éric n’est pas beau, 2011), l’artiste touche-à-tout renoue cette fois avec l’adaptation littéraire d’un de ses textes théâtraux, nous offrant la pièce Martine à la plage sous forme de roman graphique débridé, où se brouillent habilement les frontières de la fantasmagorie et de la cruauté.

Plutôt que d’adopter la tendance des memes qui ridiculisent la Martine un peu nunuche de Gilbert Delahaye et Marcel Marlier (ex : Martine carbure au LSD, Martine ne comprend rien à Twitter, Martine a reçu son nouveau rein), Simon Boulerice recycle ce personnage trop candide, le transformant en une adolescente concupiscente de quatorze ans, amoureuse folle de son voisin optométriste Gilbert Marcel (clin d’œil, évidemment, aux auteurs de la série). Telle la Nancy de Nancy croit qu’on lui prépare une fête (Boulerice, 2011), Martine s’invente princesse, femme fatale, actrice de cinéma : « Je suis une acharnée. Je suis belle à voir […] Je ne me fais pas mal ; je suis une fakir. Une fakir avec une serviette Florida sur la tête. » Mais les figures féminines de Boulerice, aussi fondamentalement maladroites que nostalgiques d’un passé chimérique, n’arrivent jamais à leurs fins, ni même à atteindre un tragique digne de ce nom : « Je cours au lavabo. Je me mets à cracher du sang. Du sang foncé. Des filets, des mottons, des caillots. Ça sort comme une tuberculose. […] Je constate que j’ai craché du Nutella. Tabarouette. Même mon hémorragie interne fait 18 ans et moins. »

D’une façon assez remarquable, Simon Boulerice parvient à faire coexister dans ses œuvres le tragique et le comique de façon légère, sans jouer de la parodie ou du grotesque. Certes, Martine ressemble, à certains égards, à une caricature d’adolescente banlieusarde, de par ses préoccupations estivales et son narcissisme, mais il n’en est rien, car la jeune fille demeure néanmoins inquiétante, imprévisible : « Je cours dans la maison, le couteau dans une main et le plateau dans l’autre. Je poignarde en série une couple de fantômes avant de sortir sur le patio. Des fantômes pas connus, pas importants. » Martine, on le sent, est prête à tout pour l’amour de Gilbert. Demander conseil aux esprits grâce à son jeu de Ouija, voler les sous-vêtements de ce dernier pour les sentir en cachette, perdre la vue, même.

Se lisant à partir de la fameuse expression « L’amour est aveugle », Martine à la plage alloue une place importante à la question du voir et du non-voir, de la spectralité et de la transparence. Car si Martine fait exprès d’amoindrir sa vue jour après jour pour justifier auprès de Gilbert son besoin insatiable de nouvelles lunettes, l’optométriste ne voit ni ses réelles motivations ni l’essence de sa personne. Aux yeux albinos de Gilbert, Martine ne peut s’accomplir en tant que Lolita du XXIème siècle, vouée à perdre de sa substance, voiler ses sentiments, devenir elle-même fantomatique. Ne lui reste alors plus qu’à plonger, tête baissée, dans son propre délire.

Tout ce récit est illustré des dessins rétro de Luc Paradis, grossièrement esquissés au crayon à mine, qui ajoutent une touche vintage très agréable à la mise en page déjà ravissante des Éditions La Mèche. Non seulement ces illustrations s’accordent-elles parfaitement avec l’univers fantasmé du roman — star système des années cinquante, maillot de bain et grosses lunettes de vamp — mais le fait même qu’elles soient tracées dans un style plutôt « amateur » détonne lorsqu’on les compare aux dessins proprets de Marcel Marlier, ce qui ne fait qu’ajouter à la dissemblance des deux Martine.

Simon Boulerice, passé maître dans l’art de dépeindre la carence affective comme la divagation la plus extravagante, livre ainsi avec Martine à la plage un roman à saveur de pop sicle, de chlore et de sang, un parfait récit caniculaire, où Dusty Springfield, Jayne Mansfield et Karen Carpenter, comme tant de femmes fantômes, hantent chaque coin de page.

– Alice Michaud-Lapointe


Martine à la plage, de Simon Boulerice

Les Éditions La Mèche, 2012