Le Centre Segal des arts de la scène de Montréal, en collaboration avec le magazine web Hors Champ, a présenté la fin de semaine dernière les deux premières parties de Textes de lumière qui mettent de l’avant les œuvres de l’un des plus prolifiques cinéastes expérimentaux étatsuniens: Stan Brakhage. Ma collègue Édith Paré-Roy a d’ailleurs écrit un texte sur la première soirée de visionnement intitulé : Stan Brakhage : des films aux réflexions fortes que je vous invite à lire. Lors des deux premières présentations, une invitée de marque, Marilyn Brakhage, était présente afin d’accompagner les œuvres de son défunt mari, un peu plus de onze ans après la dernière visite de celui-ci à Montréal, en 2001, soit deux ans avant son décès. Une chance inouïe d’entendre celle qui continue de transmettre et propager la pensée du grand maître de l’expérimentation filmique.

Née à Victoria en Colombie-Britannique, Marilyn Brakhage s’est spécialisée en études cinématographiques ainsi qu’en histoire de l’art aux universités Ryerson et York de Toronto. C’est d’ailleurs à cette dernière qu’elle a rencontré son mari, alors que celui-ci était venu présenter ses œuvres. Elle a ensuite quitté le Canada pour le Colorado, là où Stan Brakhage a été professeur à l’Université de Boulder. Ils ont déménagé à Victoria, six mois avant la mort du cinéaste, décédé des suites d’un cancer en mars 2003. Étant la commissaire des programmes présentés et maîtresse de l’héritage cinématographique du cinéaste, qui compte plus de 350 films, elle a pu contribuer, entre autres, à l’élaboration de deux coffrets anthologiques de certaines œuvres pour la collection Criterion, sortis en 2003 et 2010. Avant que la première projection ne débute, Marilyn Brakhage a bien voulu nous accorder une entrevue.

 

Les Méconnus : Pourriez-vous nous expliquer la sélection choisie lors des quatre présentations?

Marilyn Brakhage : La sélection des programmes a été choisie par Daïchi Saïto du CinemaSpace du Centre Segal et André Habib de Hors champ. Les films ont été sélectionnés parmi des programmes que j’avais préparés pour la Canyon Cinema Coop de San Francisco. Les films de Stan sont distribués par diverses coopératives à travers le monde, mais Canyon Cinema est la principale entreprise avec laquelle je fais affaire. J’ai fait environ 50 programmes différents . Stan a été un cinéaste extrêmement prolifique, mais il y a seulement quelques douzaines de ses œuvres qui sont extrêmement populaires dans le monde du cinéma d’avant-garde, alors qu’il y en a plusieurs autres qui se doivent d’être vues et découvertes. C’est très difficile d’avoir plus de 350 films, on ne sait pas par où commencer, c’est pourquoi j’ai organisé des programmes différents, par thème, afin d’aider les programmateurs. Daïchi a en donc choisi quatre qui touchent les thèmes du paysage et de la lumière (21 et 22 avril), du processus de réflexion et musique visuelle (3 mai) jusqu’aux films peints à la main (5 mai).

 

LM : Pourriez-vous nous expliquer ce que Stan Brakhage appelait le processus de réflexion, dont une partie de ses réalisations seront présentées le 3 mai?

M.B. : Stan a toujours approché l’art filmique comme une œuvre visuelle. Il était intéressé à toutes les formes de visualisation, de création d’images. Son intérêt se penchait également au niveau de la lumière. De celle de l’esprit et ses images. Il croyait que la création filmique se devait d’être une extériorisation de la pensée humaine et ainsi devenir un équivalent du mouvement de cette pensée afin de la partager avec tous. Il a étudié le tout à fond. Stan a donc tenté de faire des films qui étaient équivalents au procédé de la pensée et du processus de réflexion. Il présentait ses films comme des mouvements visuels de la pensée ou plutôt de la musique visuelle à cause de l’influence de celle-ci sur la structure de son travail de création.

 

LM. : Quelle sorte de musique l’influençait?

M.B. : C’était très diversifié. Quelques fois, c’était des symphonies classiques, ou alors il s’inspirait de musique d’avant-garde moderne. Bach, Messiaen ou alors James Tenney et Philip Corner, des compositeurs qu’ils connaissaient personnellement. Malgré que la plupart des films de Stan sont sans son (moins d’une trentaine sur plus de 350 n’ont pas de trame musicale), il croyait qu’ajouter de la musique revenait à juxtaposer deux trames sonores, la visuelle et l’auditive. Il se souciait plus de l’image et ne voulait pas que le son audio interfère.

 

LM. : Redécouvrez-vous votre mari différemment dans ses œuvres, quand vous les revoyez?

M.B. : Oui, puisqu’il a créé des films qui sont tellement riches et complexes qu’on peut les revoir plusieurs fois et découvrir de nouvelles choses. Également, les gens prennent Stan Brakhage et son travail très au sérieux. Il était un créateur très préoccupé et précis dans l’élaboration de ses compositions, mais son sens de l’humour passe souvent sous silence. D’ailleurs, je le découvre particulièrement ces derniers temps, et j’y suis de plus en plus attentive quand je regarde ses films. Tout à coup, je me mets à rire, car je comprends une petite blague visuelle qu’il a pris soin d’ajouter et que je n’avais jamais vue auparavant.

LM. : Pourriez-vous nous décrire Stan Brakhage, l’homme et le l’artiste?

M.B. : Il était très complexe. C’est d’ailleurs une vérité qu’on peut appliquer à tout le monde, mais c’était énormément vrai de lui! Il avait une présence très forte. Les gens adoraient le rencontrer en personne et c’était un merveilleux orateur, très articulé, précis, enthousiaste et passionné dans ce qu’il croyait. Il était énormément engagé dans les arts de toutes sortes comme le théâtre, la poésie, la peinture, outre l’art filmique et la musique. Toute son identité était ancrée dans son cinéma et sa recherche de création. Il faisait presque constamment des films. Ne pas créer équivalait pour lui à perdre son identité.

 

LM. : Tous les termes principaux (la vie, la mort, la religion, etc.) de son œuvre semblent être liés à une recherche identitaire. Croyez-vous que le tout avait un lien direct avec le fait qu’il ait été un enfant adopté?

M.B. : C’est vrai qu’il y a certains aspects de sa personnalité qui ont été influencés par ça. D’ailleurs, il adorait lire des biographies d’artistes. Dans un sens, il a créé et confectionné sa propre biographie afin de chercher sa propre identité, puisque toutes ses œuvres sont très personnelles. Il croyait que pour concevoir des créations comportant une signification et une compréhension à portée universelle, il fallait créer des œuvres foncièrement personnelles. De cette façon, il touchait au partage d’une vérité que tous pouvaient comprendre. Je crois donc effectivement qu’à un certain degré, le fait qu’il ait été adopté avait une résonance dans sa démarche de recherche.

 

LM. : J’ai déjà vu une entrevue de Stan Brakhage où il mentionnait que s’il n’avait pas sombré dans la démence ou des processus de destruction, comme certains de ses collègues-artistes ou comme son idole Jackson Pollock, c’était grâce à vous et à la famille que vous aviez créée ensemble.

M.B. : (Rires) Vraiment, il a dit ça? Il a souvent mentionné qu’il comprenait pourquoi plusieurs artistes et collègues s’étaient perdus et avaient attenté à leurs vies. Quand on va en profondeur dans notre pensée et qu’on explore certaines parties de l’esprit et certains procédés mentaux, on peut perdre nos repères. C’était mentalement dangereux pour lui, mais plus il vieillissait moins tout ça l’apeurait. Il travaillait dans un état de transe, profondément absorbé. Sortir de cet état est plus troublant et difficile quand on est jeune. Vers la fin de sa vie, il allait fréquemment travailler dans un restaurant proche de la maison. Il peignait pendant un laps temps, il buvait une série de cafés irlandais, ensuite il prenait un lunch et certaines personnes venaient le visiter. Il est devenu un genre d’étranger excentrique que tout le monde acceptait. Il préférait alors, au lieu de peindre en solitaire, s’entourer d’un certain bruit de fond, ça lui permettait de garder une connexion avec la réalité. Il a donc développé quelques trucs de protection afin de ne pas sombrer dans sa transe de travail et de ne pas se perdre dans son processus de création. Car il faut dire qu’il était un artiste obsédé par son art.

 

LM. : Phil Solomon travaille présentement sur un livre sur votre mari, êtes-vous impliquée dans ce travail?

M.B. : Non. J’en ai entendu parler et je suis curieuse de voir. Le livre est, je crois, basé sur des rencontres que Stan organisait à l’université. On en faisait à la maison auparavant, mais c’était devenu trop petit, alors il s’est installé sur le campus pour continuer à faire ces genres de salons rencontres hebdomadaires. Malheureusement, j’en ai raté plusieurs. La plupart du temps, il y présentait ses créations, mais aussi des œuvres de cinéastes de passage et c’était ouvert à tous. Phil a pris l’habitude d’enregistrer les conversations qui succédaient aux projections.

 

LM. : Il m’a aussi mentionné qu’il avait gardé tous les messages téléphoniques que votre mari lui a laissés.

M.B. : Ah oui! Stan laissait de très longs messages téléphoniques! Parfois, je croyais qu’il conversait avec quelqu’un, puis ça se révélait être un message sur le répondeur.

 

LM. : Quel est votre film préféré de votre mari?

M.B. : Je crois que c’est Passage Through : A Ritual (1990). J’ai toujours eu un faible pour ce film. Il inclut une très belle trame sonore de Philip Corner.

 

LM. :  Que pensez-vous du film For Marilyn (1992), créé en votre honneur?

M.B. : C’est drôle, on me disait que Stan avait mentionné que c’était son film préféré, mais vous savez, il disait ça de la plupart de ses œuvres. Pour ma part, ça n’a pas été un coup de foudre. Il y a bien sûr de très jolis passages, mais ça m’a pris un certain temps pour bien l’apprivoiser, contrairement à d’autres œuvres où le lien a été instantané et fort. Je l’aime bien maintenant, je le trouve très beau.

 

Les œuvres de Stan Brakhage, grâce entre autres au travail de son épouse, voyagent à travers le monde. Il reste encore deux soirs pour apprécier une partie de ses créations à Montréal. Le jeudi 3 mai dès 19h30, vous pourrez vous abreuver de certaines œuvres appartenant au cycle Processus de réflexion et musique visuelle (1991-1997). Les derniers films peints à la main – éléments & saison (1993-2002) seront, pour leur part, présentés le samedi 5 mai dès 21h00. La participation du professeur émérite de l’Université McGill et auteur d’un des livres préférés de Brakhage sur le cinéma et la lumière : Light Moving in Time: Studies in the Visual Aesthetics of Avant-Garde Film (1992), William C. Wees, sera sur place. Une invitation qui demande concentration et passion et qui est ouverte autant aux amateurs qu’aux connaisseurs.

 

– Julie Lampron