Patricia Smart, professeure à l’Université Carleton, publie cet automne le très réussi essai De Marie de l’Incarnation à Nelly Arcan : Se dire, se faire par l’écriture intime, livre portant sur les écrits intimes des femmes de la période de la Nouvelle-France jusqu’aux années 2000.

L’idée de départ de Patricia Smart se voulait d’étudier les autobiographies des femmes publiées depuis la Nouvelle-France jusqu’à maintenant, cherchant les écrits fondateurs de ce genre pour en faire un tableau historique. Elle raconte dans l’introduction s’être retrouvée dans une impasse puisqu’aucune autobiographie de femme n’a été publiée après les Relations de Marie de l’Incarnation et ce, jusqu’aux années 1960, époque où les écrits de Claire Martin furent publiés. C’est pourquoi elle s’est ensuite tournée vers un corpus d’écrits intimes plus élargi abordant la correspondance, les journaux intimes, les autobiographies pour terminer avec l’autofiction.

Patricia Smart est en contrôle de son sujet, c’est le moins que l’on puisse dire. Les quatre parties de l’essai, qui présentent quatre facettes différentes des écrits intimes, s’articulent autour de figures de femmes toutes plus différentes les unes des autres. La partie I aborde les écrits pieux de Marie de l’Incarnation où toute l’attention de la religieuse est tournée vers Dieu et l’anéantissement du soi. Aucune place pour l’expression de l’être dans les écrits de cette dame si ce n’est que pour louanger ce Dieu qui lui fait subir la vie parfois difficile de la Nouvelle-France. La partie II de l’essai aborde la correspondance, celles d’Élisabeth Bégon et de Julie Papineau plus particulièrement. C’est par la correspondance qu’une affirmation des femmes se fait tout d’abord entendre, pour se raconter à l’autre, et pour rendre compte de l’époque.

Lorsque le Romantisme touche le Québec, les jeunes filles commencent à tenir leurs journaux intimes, d’abord dans une perspective pédagogique puis dans une tentative d’expression de soi. C’est sur quoi porte la troisième partie. La notion d’intimité n’étant pas ce qu’elle est aujourd’hui, nous voyons  à travers les journaux d’entre autres Henriette Dessaules et de Joséphine Marchand, qu’elles écrivaient souvent en sachant qu’elles seraient lues, soit par les religieuses, soit par leurs mères. Ce n’est qu’avec les années 1960 que l’affirmation de soi se fait ouvertement avec la publication d’autobiographies, et plus précisément celle de Claire Martin. Les écrits de Nelly Arcan sont aussi abordés dans la quatrième partie comme prolongement de l’autobiographie avec l’apparition de l’autofiction. La réalité, d’un part, et la fiction, de l’autre, s’entremêlent dans la prose crue et dure de celle qui pousse l’affranchissement jusqu’au nihilisme.

C’est donc un essai ambitieux que nous offre Patricia Smart, mais qui remplit en tout point l’idée de départ : « [le] désir d’explorer les expériences des femmes qui ont accompagné et rendu possible les grands moments de l’histoire officielle du Québec ». Les 400 quelques pages se lisent comme un roman, et chaque genre littéraire est accompagné de plusieurs extraits, ce qui rend le texte vivant et le teinte d’une incroyable force. L’affirmation des femmes s’est faite petit à petit, s’est construite au fil des années, et c’est touchant de voir de l’intérieur le cheminement de ces femmes. Leurs écrits en sont un témoignage de première main.

Elizabeth Lord

De Marie de l’Incarnation à Nelly Arcan, Patricia Smart, Éditions du Boréal, 2014.