Crédit: Sandra Lynn Belanger

Le rendez-vous était à 14h30. J’ai entrebâillé la porte et je l’ai vue danser. Elle répétait encore. Elle m’a fait signe d’entrer sans arrêter sa routine que sa répétitrice suivait, imperturbable. Quelques minutes ont suffi à me transporter. La voir en mouvement m’a charmée. J’étais déçue lorsqu’elle s’est arrêtée, ensuite fébrile à l’idée de bientôt discuter avec une telle artiste. Nous nous sommes installées dans un petit salon adjacent. Son sourire franc, ma voix tremblotante : je me suis lancée.

Les Méconnus: Maria, vous vous intéressez présentement au corps comme paradoxe, notamment comme lieu où s’imprègnent et s’effacent les traces de la vie, mais aussi comme espace de l’intime et du monde extérieur. D’où vous vient cette réflexion sur le corps? Votre fascination a-t-elle été engendrée par un événement?

Maria Kéfirova: Cette réflexion me vient de ma propre expérience, j’ai une sensibilité quant aux mouvements qui se produisent de l’intérieur à l’extérieur du corps et vice-versa. Il n’y a pas d’événement précis qui a engendré ma fascination, elle est le résultat de mon parcours.

Je vous cite : « My present interests position me in between performing and performance art, between the intellectual and the visceral experience. Through dance and choreography, I wish to open a space for imagination and aliveness for my audience and for myself. » Vous créez un espace de communication propre au message que vous voulez partager et vous qualifiez votre travail de performance. Pourquoi choisir la performance comme forme d’expression en général dans votre travail et comment avez-vous compris que ce serait le meilleur moyen de rendre vos idées perceptibles?

Je fais de mon travail une performance, car c’est le moyen qui convient le mieux pour arriver à créer quelque chose d’authentique. L’idée est de créer des conditions très précises, afin que ce qui est non préfabriqué émerge et ouvre un espace sensible et vivant sur scène. Dans ma démarche, j’essaie de parvenir à toucher la sensibilité du spectateur, ce qui n’est pas facile par le biais de la danse, et je crois que la performance permet, par l’authenticité qu’elle dégage, de rejoindre le spectateur. C’est beaucoup plus sensible, plus communicatif comme approche.

Est-ce que votre travail chorégraphique est le résultat de votre expérience d’interprète ou l’idée de chorégraphier était déjà présente lorsque vous avez complété votre formation professionnelle aux Ateliers de Danse moderne de Montréal Inc. en 1997?

Je dirais que c’est les deux. Mon expérience d’interprète m’a beaucoup apporté. Elle a été très enrichissante, mais j’avais déjà l’idée de faire mon propre travail une fois ma formation terminée. C’est le temps qui m’a manqué pour d’abord le faire.

En ce qui concerne le processus de création de Corps.Relations, est-ce que c’est la volonté d’exprimer un dialogue entre le corps et l’esprit qui a motivé la création de la pièce ou est-ce en explorant un certain type de mouvement, en dansant, que l’idée vous est venue? Est-ce le corps ou l’esprit qui a été précurseur de la pièce?

Au départ, l’idée du dialogue entre le corps et l’esprit était déjà présente chez moi inconsciemment, alors que je dansais. J’avais une fascination pour ce dilemme, c’est-à-dire que synchroniser le corps et l’esprit est extrêmement difficile et ça demande un travail de réajustement constant. À un certain moment, j’ai vu mon image sur un écran de la télévision et ce qui me travaillait déjà auparavant inconsciemment est remonté à la surface. Je me suis dit que je pourrais essayer de rendre cette réflexion sur la synchronisation corps-esprit dans une pièce accompagnée de la télévision.

Vous faites partie du milieu de la danse contemporaine québécois depuis une dizaine d’années, j’aimerais que vous m’en parliez.

Je crois que le milieu a évolué depuis, c’est certain, mais cela fait à peine 2 mois que je suis de retour d’une résidence de 3 ans à Amsterdam au DasArts. Alors, il est difficile pour moi de parler du contexte actuel de la danse contemporaine au Québec. Je sens tout de même qu’il y a de la place pour le renouveau, pour plus de questionnements. Ce que j’ai vu au Québec depuis 2 mois me plais. J’adore que l’on reste dans la « physicality »: nous sommes très physiques en danse ici. À Amsterdam, c’est beaucoup plus expérimental. Je ne dis pas ça de manière péjorative, c’est seulement différent d’ici.

Pour revenir à Corps. Relations, est-ce un projet qui vous a demandé beaucoup? A-t-il facilement été mené à terme?

L’idée paraissait facile à réaliser au départ, mais ça a été plus difficile à faire par la suite. Je dois toujours raffiner le dialogue, la synchronisation est toujours assez difficile. Condenser la pièce pour une durée de 20 minutes m’a aussi demandé beaucoup de travail. Enfin, le plus difficile reste toujours de rejoindre les spectateurs dans leur sensibilité et j’espère que j’y arrive.

Vous performez cette pièce depuis 2010 et vous avez commencé à la chorégraphier en 2009. Considérez-vous que chaque représentation donnée vous apporte une réponse toujours plus précise sur ce que vous vouliez expérimenter par ce projet?

Je pensais en avoir terminé avec cette pièce, être passée à autre chose, mais finalement non. Je continue à la travailler et c’est toujours les mêmes problèmes qui se posent, toujours les problèmes de synchronisation. Le fait de devoir raccourcir la pièce m’a aussi obligée à la retravailler étant donné les sélections que je devais faire.

Certains journalistes qualifient votre travail de danse conceptuelle, êtes-vous d’accord avec ce qualificatif?

Si les gens le disent, oui, mais au fond non. Je ne pourrais pas qualifier mon travail de danse conceptuelle, car la danse, mon corps, le mouvement sont trop importants pour qu’il y ait une prédominance du concept. Je travaille avec les concepts, mais je ne me limite pas à eux.

Maria Kéfirova nous présentera sa pièce Corps.Relations aux Bancs d’essai internationaux de Tangente, du 10 au 12 mai, au Studio Hydro-Québec du Monument-National.

 J’attends ce spectacle avec impatience.

– Florence Grenier-Chénier