C’est ma prédilection pour les romans imprégnés d’influences merveilleuses rappelant les contes et les fables qui m’a poussée à découvrir l’univers d’Heather O’Neill, dont l’œuvre est traduite par Dominique Fortier chez Alto. Dans Mademoiselle Samedi soir, l’auteure anglo-montréalaise insuffle une douce magie à sa double histoire d’émancipation : celle d’une femme qui doit apprendre à voler de ses propres ailes pour réaliser ses rêves, en écho à celle d’un peuple qui prépare son indépendance.

Les infortunes de la famille Tremblay

Heather O’Neill possède un sens de l’anecdote hors du commun et un réel talent pour créer des personnages intrigants et attachants. Dans son dernier roman, elle présente la lignée fabuleuse d’un parolier has-been, père d’un délinquant braquant des stations-service et d’une reine de beauté écrivaine et poète à ses heures, qui, elle, mariera un patineur schizophrène et aura un enfant nommé Papillon.

De retour sous les projecteurs à l’occasion du tournage d’un documentaire, les membres de la famille Tremblay sont sur le point de voir leur quotidien éclater. Les jumeaux Nouschka et Nicolas n’ont pas encore vingt ans et vivent avec leur grand-père sénile. Abandonnés par leur mère et trimballés d’un spectacle à l’autre par leur père Étienne, un chanteur québécois à succès, ils sont partagés très jeunes entre les sentiments de manque, de rejet et un besoin d’amour que l’attention médiatique et la célébrité ne parviennent pas à combler.

Le frère et la sœur vivent dans leur propre monde, leur « royaume inventé », et peu de gens réussissent à s’immiscer dans leur relation fusionnelle et autodestructrice. Car au lieu de s’entraider pour développer leur potentiel respectif, ils se tirent l’un l’autre vers le bas, se réfugiant dans leur zone de confort, dans laquelle ils n’ont pas à agir en adultes. Nouschka cherche ainsi à prendre ses distances, alors que Nicolas ne voit pas cette séparation d’un bon œil.

Se déroulant durant la campagne référendaire de 1995, la quête d’indépendance de Nouschka semble de plus être reliée symboliquement à celle du peuple québécois. Toutefois, si les partisans de la souveraineté ne l’emportent pas, l’héroïne d’O’Neill parvient à se libérer et à s’emparer des possibilités qui s’offrent à elle, même si elle trouve d’abord « effrayant d’avoir la responsabilité de vivre dans un monde regorgeant de tant de merveilles. »

Des chats noirs, des chats sauvages, des chats bottés… et encore bien d’autres chats à fouetter

À propos de l’écriture, l’auteure fait dire ces phrases poétiques à Nouschka :

Les écrivains cherchent des secrets qui n’ont pas encore été exploités. Chaque écrivain doit inventer sa propre langue magique afin de décrire l’indescriptible. Ils ont peut-être l’air d’écrire en anglais, en français ou en espagnol, mais en réalité, ils écrivent dans la langue des papillons, des corbeaux et des pendus. »

Dans la langue magique d’Heather O’Neill, des chats s’étirent, arpentent les couloirs et les ruelles, prennent des poses presque humaines et s’installent où bon leur semble dans le roman. Les motifs des tapisseries et les tatouages fleurissent et grandissent, la fumée des cigarettes se transforme en petites filles qui s’enfuient, le brouillard est fabriqué dans une usine au Lac-Saint-Jean, le sentiment que tout est encore possible se vend en flacons et un lion en liberté traverse le pont Jacques-Cartier pour se balader sur l’île.

Marise Belletête