Crédit photo : memento films

Rapports de classe, bouleversements des genres, théâtre pittoresque. Ma loute est une exquise comédie située dans le Nord de la France, où la consanguinité des aristocrates se confronte au cannibalisme des plus démunis à travers une enquête policière extravagante et une histoire d’amour décalée.

Le réalisateur Bruno Dumont nous amène sur la Côte d’Opale en 1910. Dans ce paysage vaseux, les gens du pays font traverser les bourgeois d’une rive à l’autre. Ma loute Brufort et son père L’Éternel sont des Passeurs. C’est alors qu’une vague de disparus entraînent l’inspecteur Machin et son second Malfoy à investiguer. Ils bousculent ainsi la tranquillité de l’illustre famille Van Peteghem tout juste arrivée dans sa maison de vacances.

Le duo d’inspecteurs avec des accents du Nord fait inévitablement écho à Laurel et Hardy. Incapables d’amasser les preuves et d’avancer dans l’enquête, les énergumènes nous baladent entre les deux familles. On savoure une facture visuelle de grande qualité avec des décors et des costumes d’époque superbes.

Les Brufort vivent dans la boue du quartier des pêcheurs. Les enfants préfèrent la bagarre aux dialogues. Ça hurle, ça frappe, ça gueule et, anthropophagie oblige, ça dévore. Bruno Dumont s’attarde sur les visages pendant de longues secondes. Les plans se terminent souvent en focus sur un personnage interloqué, misérable ou rieur. A-t-il la vocation de dénoncer la vulnérabilité des régions agricoles touchées par la pauvreté?

En contraste, il y a la famille d’aristocrates. Perchée sur la dune et touchée par la grâce, elle évolue de moments cocasses en exagérations théâtrales absurdes dans un comique de situations propres au vaudeville. Être un Van Peteghem, c’est s’extasier devant cette nature sauvage que présente la baie de la Slack, habiter dans une demeure de style architecturale égyptien, renifler – que dis-je ! – s’imprégner de l’air pur qu’offre le marais, contempler la splendeur d’une omelette, s’exalter face à un pêcheur – véritable quintessence de la beauté. Bref, c’est à mourir de rire.

Ajoutez à cela un Fabrice Lucchini enlaidi et très en forme dans le rôle d’André le père de famille maladroit, Isabelle sa femme névrosée jouée par l’excellente Valérie Bruni-Tedeschi et Aude sa sœur hystérico-folle-dingue interprétée par Juliette Binoche. Chez les Van Peteghem, il y a de quoi être fou! Le mari et la femme sont cousins, le frère et la sœur sont cousins. En fait, tout le monde est le frère, la sœur, le cousin de tous, tout en partageant une progéniture. « C’est d’usage dans les grandes familles du Nord. Ça fait des alliances industrielles! » se moque gentiment Bruno Dumont à travers le personnage d’André.

Contrer la lourdeur par le rire

Le réalisateur présente des problématiques lourdes derrière une comédie absurde. L’inceste et le viol sont dénoncés dans une scène improbable où Juliette Binoche en larmes s’adresse à un Lucchini perplexe : « Vous trouveriez des mots pour donner du sens au pire ». À travers cette famille aux mœurs strictes se voulant cultivée, il y a donc cette incapacité d’admettre les dérèglements psychotiques et la gravité des transgressions. C’est en fait la bonne qui hurlera un brut et lucide : « Le frère de madame c’est votre cousin? Folle-dingue, quoi! ».

Et puis, il y a cette douce histoire d’amour entre Ma loute et Billie Van Peteghem. Un amour de jeunesse qui passerait inaperçu si Billie n’était pas un enfant transgenre. Billie est belle, touchante, hargneuse. Elle fait jaser les policiers qui hallucinent de la voir tantôt dans des vêtements de garçon, tantôt habillée d’une robe. Le jeu « vicieux » fait enrager sa mère. Malgré la folie délirante qui l’entoure, Billie apparaît comme le seul personnage fort et sain. Une ado ordinaire amoureuse d’un jeune… criminel.

Traité avec sensibilité et violence, le bouleversement vécu par Billie est parfaitement amené par Dumont. C’est le regard et l’incompréhension des autres protagonistes qui dérangent. Pour l’année 1910 ce n’est pas étonnant, mais la transphobie est toujours vécue avec autant de brutalité en 2017. Les gens bizarres ce ne sont pas ceux que l’on croit, dit Dumont. Et surtout, tout le monde finit par l’être.

Véritable réussite fantaisiste, Ma loute est une continuité à P’tit Quinquin, le premier essai burlesque de Bruno Dumont pour Arte. Cette fois, la mise en scène est encore plus barrée. Une comédie française d’une bizarrerie exceptionnelle – pas forcément celle que vous attendez – qui traite d’importants sujets de société, dans lesquels vous vous retrouverez peut être.

Marina Seuve

Ma Loute de Bruno Dumont, présenté dès le 21 juillet en version originale française au CinémaBeaubien (Montréal), à la Cinémathèque québécoise (Montréal), au Cinéma Le Clap (Québec), à la Maison du cinéma (Sherbrooke) et au Cinéma Le Tapis Rouge (Trois-Rivières).

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