Alors que je venais juste de prendre part à la « parté » M Pour Montreal, déjà le festival se terminait… La faute à un ersatz de « Pass Presse » qui m’a seulement offert la possibilité d’assister à trois petits concerts. Trois concerts parmi tant d’autres donc, mais trois concerts qui m’auront tout de même permis de juger sur pièces la hype crevée des uns et le génie distordu des autres.

Vendredi, Sala Rossa, j’ai retardé mon départ pour éviter le dénommé groupe Memoryhouse. Malheureusement, par un malencontreux hasard, je tombe encore une fois (celle de trop?) sur ce groupe. Le temps d’un passage aux toilettes, je m’attarde face à eux… pour conclure que tout m’horripile chez ces agents d’une pop mélancolico-sirupeuse. Enfin, par pur sadisme, je tiens à observer du premier rang les personnes enivrées par cet éther soporifique… jusqu’à cette conclusion toute personnelle : « Nous n’appartenons pas au même monde ». En vérité, la plupart des gens venus du même monde que moi attendent le groupe Sunns qui, sur un unique album pétri de vapeurs synthétiques, de rythmes technoïdes et de guitares limées, a frappé en plein cœur les amateurs de rock glacé. C’est donc chauffé à blanc que le public accueille sous une nuée applaudissements ses chouchous montréalais. Or, le problème d’une longue attente sur fond d’écoutes répétées de l’album Zeroes QC, c’est qu’elle entraine chez l’auditeur quelques projections fantasmatiques. Bien trop occupés à rejouer tel quel leur disque, les membres de Suuns déçoivent en n’apportant aucun relief à leur prestation live. L’impression d’entendre des amorces de morceaux sans âpreté demeure plus que tenace. Alors que la froideur de Zeroes QC appelait brûlures glacées, face à ces Suuns live, on a l’impression de faire ses courses dans un rayon de tounes surgelées. Et le rappel avec le single « Arena » n’y fera (presque) rien.

Samedi : Je chauffe ma carte Opus pour aller goûter aux vociférations macabres de Death Grips, en concert au théâtre Corona. Buzz indé 2012, relayé par l’influente entreprise Pitchfork, l’homme derrière Death Grips a bien saisi qu’en ces temps aseptisés, il fallait œuvrer dans le trash pour tirer sa carte du jeu musical. De la même manière, Death Grips a surtout conquis la toile à grands coups de clips à la violence plastique et rythmique palpable. À mon entrée au Corona, ce n’est pas vraiment une surprise de voir que la foule présente ici rassemble toute une faune punk, déviante et hardcore. Après ce passage en revue, les membres de Death Grips, composés du leader Stefan Burnett et du batteur Zach Hill, entrent en scène. Toxique, corrosive, hardcore, beaucoup d’adjectifs se télescopent pour tenter de décrire la sombre intensité de ce rap industriel. Mais force est d’admettre qu’en live, ces superlatifs s’effondrent face à ce black barbu et torse nu vociférant et gesticulant comme s’il était habité par un virus animal. Pire encore, les beats de Death Grips sonnent aussi creux et risibles que l’épilepsie de celui censé les incarner. Il est donc temps de s’en retourner et de chauffer à nouveau la carte Opus en direction de la Sala Rossa.

À la Sala Rossa, je suis accueilli par les shoegazers de Bleeding Rainbow. La fébrilité de la chanteuse et les imprécisions rythmiques du batteur sont contrebalancés par une averse de larsens assez bien sentis. Or, comparé à ce qui va suivre, on comprendra vite que Bleeding Rainbow n’était rien, si ce n’est qu’un gentil amuse-gueule. Car les héraults new-yorkais du néo-shoegaze, j’ai nommé A Place to Bury Strangers. s’apprêtent à monter sur scène. Quand le trio débarque, sans un mot, les deux guitaristes empoignent leur guitare et, avec leur manche, brisent chaque ampoule les éclairant sur scène. Ambiance dark et caverneuse. Le son souvent bruitiste, à deux décibels de l’industriel, d’A Place to Bury Strangers est gorgé de réverbérations et de stridences à faire fuir n’importe quel fan de Céline Dion. Je pourrais d’ailleurs dénoncer ces jeunes gens même pas trentenaires qui se bouchent les oreilles… Mais, je tiens surtout à préciser que tout l’intérêt du shoegaze est de sur-saturer, selon un vertigineux crescendo, un canevas plus classiquement dénommé pop.

Or, ce soir, alors qu’il vient défendre le déjà peu mémorable Worship, il semble que le trio APTBS, si appliqué qu’il est à décharger un venin chargé en basse reptilienne et saillies maladives, n’en a cure de la pop. Si bien qu’au centre de cette morgue torpeur, chaque nouvel assaut bruitiste imposera le groupe comme une machine indomptable et fascinante. Impeccable la manière dont ces escrimeurs feront jaillir de leurs abyssales pédales des torrents de bruit blanc. Enfin, dans ce voyage au bout d’une nuit embrumée de nuages de fumée, de la scène, finira par émerger trois ombres spectrales d’une folle beauté. Alors que les larsens n’en finissent plus de se déverser sur les tympans, A Place To Bury Strangers vient peut être d’atteindre le fondement de ce qu’est la rock religion : l’âpre lutte de l’ombre et de la lumière, quelque part située entre Paradis et Enfer.

 

– Romain Genissel