Le pianiste et producteur berlinois Nils Frahm est de passage à Montréal ce soir (au Métropolis) pour nous présenter les pièces de son récent et magnifique Spaces. Un mélange savoureux de musique classique et électronique. Il nous a gentiment accordé une entrevue plus tôt cette semaine.

Nicolas : À la fois sur la pochette de l’album et dans le vidéo de la pièce Hammers, on te voit du haut des airs, entouré de tes instruments. Peux-tu nous parler de l’équipement que tu utilises sur scène?

Nils : J’utilise d’abord un laptop comme table de mixage virtuelle, et pour contrôler certains synthétiseurs. L’ordinateur ne produit par contre aucun son. Pour moi, seuls les instruments doivent s’acquiter de la tâche. Sinon, j’utilise un Roland Space Echo et une machine Tape-delay, un synthétiseur analogique Juno 60 et un autre vieux synthétiseur monophonique de Rolland, le SH-5. Tous des instruments conçus au début des années 1980. J’ai aussi une petite machine à rythmes et des pédales de délai et de compression. Et finalement, beaucoup de petits capteurs et microphones pour le piano, le tout raccordé avec énormément de filage. Je dirais que la technique d’amplification du piano est la plus cruciale. On doit retirer certaines pièces de bois du meuble et ajouter des microphones de contact pour obtenir le son désiré. La balance du son est un processus plutôt éreintant. On en a habituellement pour quatre heures avant chaque concert.

Nicolas : …

Nils : Oui, quatre heures (rires).

Nicolas : Parlons maintenant du dernier album. Le premier titre s’intitule An Aborted Beginning. Première question : pourquoi la pièce a-t-elle avortée? Deuxième question : pourquoi avoir choisi de la mettre malgré tout sur l’album, suivi d’applaudissements disons… perplexes?

Nils : (Rires). Oui, à tous mes concerts, les gens rigolent un peu, au moins une fois. On entend des rires à certains moments sur l’album. Mais bon, ça ne me dérange pas. Ça fait partie de la performance. Pour revenir à la pièce en question, j’ai décidé de l’inclure parce qu’elle est très bruyante, et parce que l’introduction de la suivante (Says) est très douce. Si cette dernière avait été la premier morceau de l’album, les auditeurs auraient sûrement réglé le volume au mauvais niveau, ce qui aurait ruiné l’effet de crescendo de la pièce. Si on baisse le volume au mauvais moment, la musique perd tout son momentum et l’effet est ruiné. L’idée était donc de commencer avec un morceau « test » pour permettre à l’auditeur de choisir le niveau de décibels approprié.

Nicolas : Donc, ce n’était pas une improvisation qui a mal tourné?

Nils : Non, c’était le premier morceau que j’ai joué lors d’un concert dans une église. Il y avait beaucoup de personnes âgées dans l’auditoire. Je crois qu’ils ne savaient pas vraiment quoi penser ou faire de cette musique. J’ai sans doute arrêté de jouer et fais une grimace. C’était un de ces moments où on se donne la liberté d’essayer quelque chose, mais où la réaction n’est pas tout à fait celle à laquelle on s’attendait (rires).

Nicolas : Tu te permets alors de prendre des risques devant public?

Nils : Oui, c’est ce qui est le plus amusant, non? Je n’aime pas vraiment me retrouver dans une trop grande zone de confort. D’où les potentiels dangers liés à mon set-up. Tellement de problèmes techniques peuvent survenir. En fait, monter sur scène devant des centaines de personnes constitue en soi un risque énorme. On est toujours bien conscient des possibilités d’échec. Il faut arriver à tourner les erreurs à son avantage et proposer au public de l’imprévisibilité plutôt qu’une déroute. Tiens, on aurait pu appeler la première pièce de l’album Une introduction inattendue… Bref, je crois qu’il faut accepter une part de risque et être prêt, dans mon cas en particulier, à combiner différentes formes et différents styles, avec de forts contrastes sur le plan de la dynamique et de la succession des pièces. J’aime créer un peu de confusion chez le spectacteur. C’est un bel état d’esprit où on est le plus ouvert et le plus disposé à apprendre et essayer de comprendre ce qui nous échappe. Habituellement, quand je sors les brosses de toilettes, les gens se posent des questions (rires).

Nicolas : Écoutes-tu toujours les enregistrements de tes concerts? Et si oui, une suite à Spaces est-elle envisageable?

Nils : Je n’aime pas trop le concept du sequel. Comme au cinema. Le succès de l’original ne garantit pas le succès d’une suite. On n’a qu’à penser à la série Matrix qui s’est finalement diluée en trois temps. À moins de vouloir ou pouvoir faire beaucoup d’argent, ce n’est pas une bonne idée. Je vais définitivement essayer de faire quelque chose de complètement différent la prochaine fois.

Nicolas : Des collaborations en chantier?

Nils : Je ne peux malheureusement pas entrer dans les détails. Mais il y a beaucoup de projets qui arrivent à terme, même si on doit toujours prendre des décisions importantes quant au matériel à publier. Ça nous tient très occupé.

Nicolas : Et si tu devais avoir un autre musicien sur scène avec toi, qui serait-il ou de quoi jouerait-il?

Nils : Évidemment, c’est toujours amusant de jouer avec d’autres musiciens. Je l’ai souvent fait par le passé. Avec Anne Müller et F.S. Blumm, notamment. J’ai récemment enregistré quelques pièces avec un batteur danois, membre du groupe Eferklang. C’est une question qu’on me pose à chacune de mes entrevues, donc je ne veux pas me répéter (rires). Mais j’aime beaucoup le travail du guitariste Eivind Aarset. Je l’écoute depuis que j’ai 17 ans. Je crois qu’une collaboration avec lui serait intéressante. Il aime lui aussi combiner l’électronique à d’autres styles musicaux. Les gens qui ne le connaissent pas doivent vraiment découvrir son travail. C’est magnifique!

Nicolas : Dernière question : À quoi peut-on s’attendre samedi?

Nils : Aucune idée. Tout dépend toujours de la salle et de la taille de l’auditoire. Ça pourrait être très fort.. ou non. Attendez-vous à une surprise par contre. Et n’oubliez pas que la confusion est une bonne chose (rires).

Pour le détail du spectacle, c’est ici.

Propos recueillis par Nicolas Roy