Crédit photo : Marianne Larochelle

À l’aube de son spectacle au Cabaret du Mile End dans le cadre du festival M pour Montréal, Les Méconnus se sont entretenus avec Betty Bonifassi au sujet de son premier album solo. Une discussion peu banale sur la transmission des traditions, sur la douleur et parfois l’horreur, et sur la meilleure manière de ne jamais l’oublier.

Nicolas : Décris-moi un peu la genèse de l’album et son évolution au cours de la période d’enregistrement. De la découverte d’Alan Lomax au mix final.

Béatrice : Il y a 16 ans, dans un contexte qui n’était pas celui de la conception d’un album, j’ai découvert le travail de M. Alan Lomax, comme celui de son père et de son grand-père. C’est une grande famille de mélomanes qui s’est donné pour mission de répertorier ce qu’on appelle aujourd’hui la musique traditionnelle. Et pas seulement celle du Sud des États-Unis, mais aussi celle de l’Irlande et de quelques tribus en Papouasie, entre autres. J’ai découvert cette mine d’or dans le cadre de recherches sur les field songs des années 1930, qui remontaient en fait à beaucoup plus tôt, vers la fin du 19e siècle. Cette forme musicale et ces chants-là ont connu une très forte évolution durant cette période. C’est en fait le chaînon manquant entre la polyphonie africaine et le blues, des chansons traditionnelles dont le but était de se donner du courage au travail. Les propriétaires d’esclaves interdisaient à ces derniers de s’exprimer dans leur propre langue. On leur ordonnait de « speak white », par peur du complot fomenté dans une langue inconnue. Ces esclaves ont donc argotisé l’anglais, qu’ils ont transposé en codes secrets pour pouvoir communiquer entre eux. C’est à la source de l’argot noir américain qu’on connait aujourd’hui. Ce sont toutes des formes d’expression de résistance à l’oppression. C’est une musique liée à un mouvement humain. Et c’est l’amour de la musique des Lomax qui fait en sorte qu’on peut toujours entendre ces chants aujourd’hui. En tant que compositeurs, on doit retourner à cette musique traditionnelle, à cette musique d’origine pour façonner du nouveau.

Les Méconnus : Au moment de la découverte, avais-tu déjà une idée de ce à quoi ressemblerait l’album?

Béatrice : Non, mais je savais que je le voulais très moderne. Je voulais que les jeunes découvrent cette musique, avec des textures qui leur sont familières. Je ne voulais absolument pas qu’on y retrouve des sonorités roots. Pas de guitares, pas de banjos, pas de dobros. Il fallait éviter de jouer dans les plates-bandes d’un Tom Waits par exemple, qui s’inspire déjà de cette musique. Je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de mieux. Ça devait être autre chose, qu’on n’avait pas encore osé faire. Avec de l’électro rude, comme je l’aime, comme j’ai fait avec Beast.

Les Méconnus: La première pièce de l’album, Prettiest Train, adopte une forme et une structure traditionnelle. Tandis que le deuxième, No More My Lawrd, est un véritable coup de massue. On réalise rapidement que l’album est susceptible d’aller dans une tout autre direction. Voulais-tu dès le départ choquer l’auditeur?

Béatrice : En autres, mais il y a aussi des histoires derrière chacune des chansons. Prettiest Train est ce qu’on appelle un call song, un appel au travail. Plutôt glauque par ailleurs. Les trains, c’est la déportation, que ce soit pour les esclaves en Amérique ou pendant la Deuxième Guerre mondiale. C’est le moyen de transport de l’horreur. Bref, je voulais une pièce arrangée dans la plus pure tradition d’un appel au travail. No More My Lawrd traite de pire encore. Pendant la Guerre de Sécession, les généraux plaçaient en première ligne des adolescents équipés uniquement de grosses cornes de métal dans lesquels ils devaient souffler la nuit ou par les jours de brouillard. Le but était de faire peur à l’ennemi. Évidemment, ça ne fonctionnait pas et tous ces jeunes-là mourraient dès la première salve. Ils n’étaient pas armés ! J’ai essayé d’imaginer une chanson qui aurait pu faire peur à un clan ennemi. Je ne voulais pas que les gens s’imaginent écouter un disque traditionnel. Non, je voulais les sortir de la boue, sans aucune texture de l’époque.

Les Méconnus : Ce sont pour la plupart des pièces extrêmement chargées émotionnellement. Sur des sentiments et une douleur qui est difficile à saisir et à comprendre pour nous en 2015. C’est presque une mission, non?

Béatrice : Premièrement, je ne sers pas ma cause, mais bien une cause qui me tient à cœur. C’est un truc qui me plait beaucoup. Je l’aborde comme ça. Je dois être au service de ces gens-là. C’est un sujet extrêmement délicat et je tiens à en parler étant donné la recrudescence du racisme dans le monde et la radicalisation de tous les gouvernements de droite. Il y a quelque chose de criant. On s’en va dans la mauvaise direction encore une fois, malgré les leçons du passé.

Les Méconnus : Passons au live maintenant. De manière générale, penses-tu toujours à l’interprétation sur scène au moment d’endisquer?

Béatrice : Non, mais en même temps, j’ai conçu cet album-là pour la scène. Tous mes disques doivent « péter » live. De toute façon, un album, ce n’est que le début d’une histoire. Lorsque le squelette est fixé, il faut l’entourer de chair. La viande autour du nonosse (rires). Les seules questions que je me pose sont les suivantes : est-ce que les chansons peuvent prendre de l’ampleur en direct? Est-ce qu’elles peuvent s’épanouir et offrir d’autres couleurs? Je ne pense pas d’emblée à l’interprétation sur scène, je pense à la force de la chanson.

Les Méconnus : Avec tous ces drames et cette violence, est-ce que le matériel peut devenir lourd à porter dans ses valises?

Béatrice : Non, il y a beaucoup de chansons qui groovent sur l’album, malgré l’aspect… bouleversant. Je ne voulais pas demeurer dans la noirceur après Beast. Je tenais à faire quelque chose d’électro, de chaud et de festif, pour retrouver un esprit de célébration et souligner la dignité et l’intelligence de ces gens qui ont créé une forme musicale formidable, qu’on écoute toujours 200 ans plus tard ! La faire connaître, c’est pour moi le meilleur des salaires.

Les Méconnus : Et on peut s’attendre à quoi vendredi?

Béatrice : Hum… je ne suis pas une très bonne vendeuse pour ce genre de chose. Disons simplement que le show que j’avais en tête au départ, c’est le show auquel le public aura droit.

Spectacle

21 novembre 2014 @ Cabaret du Mile End. Avec en première partie Martin LizotteEmilie & Ogden et Violett Pi

Pour les renseignements plus amples, c’est ici.

Propos recueillis par Nicolas Roy et Anise Lamontagne