Crédits:Caroline Laberge

On ne pouvait rêver mieux. L’une des œuvres les plus puissantes de Virginia Woolf est ici revisitée par la plume introspective d’Évelyne de la Chenelière, en collaboration avec le metteur en scène émérite Denis Marleau. LUMIÈRES, LUMIÈRES, LUMIÈRES, pièce soutenue par les interprétations d’Anne-Marie Cadieux et d’Évelyne Rompré, est présentée à l’Espace Go jusqu’au 6 décembre.

Je ne suis pas de l’école que ceux qui lisent religieusement un roman avant de voir son adaptation au théâtre ou au cinéma. Souvent, je le fais exprès. J’ai tendance à croire que cet état de naïveté me permet d’apprécier une œuvre pour son individualité, et non pour ce qu’elle aurait dû être. La notion de fidélité, donc, ne m’intéresse pas. En art du moins.

Dans sa pièce LUMIÈRES, LUMIÈRES, LUMIÈRES, la dramaturge a choisi de mettre de l’avant les deux personnages féminins forts du roman de Woolf, Vers le phare, que sont Madame Ramsay, mère de famille dévouée, et Lily Briscoe, artiste peintre en quête d’indépendance. Le choix de placer ces personnages à la fois en parallèle et en confrontation crée un tout nouveau discours sur les perceptions de la femme, du temps, de la réalité et de l’existence humaine.

« Rien de nous empêche de croire qu’il fera beau demain », dit Madame Ramsay. Le petit James rêve d’aller en bateau jusqu’au phare, mais son père lui répond continuellement qu’il ne fera pas beau. La mère, comprenant l’importance de cette visite pour son garçon, se console et le rassure en lui disant qu’ils iront « à la première belle journée ». Dix ans passeront et la guerre brisera le décor et les âmes en milliers de fragments, que Lily tentera de recoller par l’achèvement de son tableau représentant les paysages du passé.

La pièce se divise en trois temps. La première partie se joue au présent de l’indicatif, la seconde, au futur antérieur, et la troisième, au conditionnel. « La table est », « La table aura été », « La table serait ». Les choses existent-elles si on ne les voit pas? Évelyne de la Chenelière joue sur le langage pour pousser la réflexion sur la permanence des choses. Un enfant meurt déchiqueté par la guerre et subsiste dans la mémoire d’une mère. Un homme ne voit rien, mais écrit pour perpétuer son existence et devenir immortel. Et la guerre, elle, s’efface tranquillement dans la nature qui résiste, plus forte que tout, au spectacle de la bêtise humaine. À travers les flaques de sangs absorbées par la terre et les chairs décomposées, le brin d’herbe pointera toujours vers le ciel pour nous rappeler que nous ne sommes que de passage.

La direction de Denis Marleau est réglée au quart de tour, mais sans bien sûr que le jeu des comédiens ne paraisse artificiel. Mme Ramsay, interprétée par Anne-Marie Cadieux, est un personnage sublime. La mère de famille nous séduit par la richesse de ses réflexions; cette dernière se dit consciente du rôle social qu’elle doit jouer, mais nous percevons, dans le jeu puissant de la comédienne, tout le poids de son inéluctable tristesse. Ses éclairs de lucidité nous enchantent et nous blessent, car nous retrouvons dans ces élans dramatiques les échos d’un discours intemporel. À ses côtés, Évelyne Rompré incarne de façon remarquable la force brute de l’artiste, le regard dévoilant toutefois une profonde insécurité et un amour plus grand que nature.

Finalement, l’élément principal du décor est constitué d’une projection numérique de vagues et de ciel gris, enrobant les personnages d’une telle façon qu’il met en valeur leur état de vulnérabilité. Ce mouvement continuel à l’arrière des scènes agit comme le tictac d’une horloge et nous rappelle que, malgré la guerre, malgré les peines, la vie suit son court.

LUMIÈRES, LUMIÈRES, LUMIÈRES est un magnifique tableau sur lequel se déposent de petits morceaux d’existence difformes et translucides.

Émilie Pilote

LUMIÈRES, LUMIÈRES, LUMIÈRES est présenté à l’Espace Go jusqu’au 6 décembre. Pour toutes les informations, c’est ici!