C’est au parc Lafontaine sous l’assaut du vent glacial de mai que s’est réuni le très jet set et exclusif club de lecture astrolittéraire. Autour d’un pique-nique gastronomique, les sept braves ont discuté la bouche pleine du deuxième recueil d’Emmanuel Simard, Lumière en terre noire, paru aux éditions Poètes de brousse ce printemps. Divisé en deux parties, le recueil propose une poésie en prose où la voix poétique chemine entre ombre et lumière, à la recherche du nom des choses et des souvenirs d’antan.

Pour vous mettre dans l’ambiance, un extrait du lancement au Quai des brumes le 14 mai dernier:

La poésie, ce sujet délicat… Pour certains, il s’agissait d’une rare incursion dans un univers peu connu, alors que d’autres côtoient le genre régulièrement. Mais pour une première fois, tous les membres du club étaient présents; nous attribuerons l’engouement pour l’œuvre à la curiosité légendaire des participants, et non pas aux quelques bouteilles de vin qui accompagnaient le repas. La séance s’est déroulée en deux parties : d’abord, on a discuté du recueil en huis clos, puis l’auteur est venu nous rejoindre, tel un loup dans la bergerie.

La bergerie

D’entrée de jeu, ceux qui ont fait des recherches dans Internet informent ceux qui s’en sont abstenus que Lumière en terre noire évoque la maladie de l’Alzheimer. À la lumière de cette information, le club propose diverses interprétations du recueil. Annie remarque que la deuxième partie, « luminaria aeterna », introduit de nouveaux interlocuteurs. Les paris sont lancés : Jean suggère qu’il s’agit des proches, alors que Mélissa l’interprète comme un dialogue entre la voix poétique avec et sans maladie. Chloé remarque que dans tous les cas, la lignée et la filiation sont omniprésents puisqu’il est question à plusieurs reprises d’héritage ou de legs. Ce qui est certain, comme l’avance Jean, c’est que la maladie affecte celui qui la contracte, mais également son entourage, et que la souffrance est donc une peine collective.

Marie-Andrée remarque l’importance des racines, symbole universel pour parler des origines. Selon elle, les arbres, la forêt et la terre sont autant de façons de représenter la fondation sur laquelle tout homme, toute famille grandit et s’élève. « Le lien avec le végétal à ce niveau-là est intéressant parce que c’est la vie aussi. Un arbre, ça germe, ça grandit, ça pousse, ça va toujours être rattaché à la base même si la cime est loin ». Mélissa rajoute que l’aspect minéral est également mis de l’avant; les textures, les sensations auxquelles on associe les métaux et les roches seraient également liés avec la mémoire, mais sensorielle celle-là. Annie a une explication pour ça : « il parle beaucoup de la terre, de comment il est dans la terre, donc lui-même est une plante ». Hypothèse à soupeser.

Edith apprécie le souffle, constant sans être linéaire, du poète, lui qui « arrive à exprimer quelque chose au-delà du médical, de la description ». Possibilité de s’exprimer plus que de décrire; voilà l’intérêt de la poésie, rappelle Jean. Pour ce dernier, c’est la lucidité du poète face à l’avenir et son éloignement des thèmes vains chers aux trentenaires qui fait l’attrait de ce texte. Après tout, l’Alzheimer est une maladie héréditaire… Chloé souligne également l’ouverture de l’horizon à mesure que les pages passent et que la voix poétique émerge lentement de la forêt pour ensuite contempler la berge, la montagne, les sommets enneigés. S’agit-il donc d’un message d’espoir? Pour certains, il y a résignation, pour d’autres, acceptation; angoisse et sérénité ne semblent pas s’opposer dans Lumière en terre noire.

lumière

Nicolas, quant à lui, se questionne sur l’état d’esprit du poète au moment de la création, mais également des conditions à respecter pour que le lecteur puisse véritablement entrer en contact avec le texte. Selon lui, la poésie nécessite un temps d’arrêt loin de toutes formes de distraction, et peut-être même d’une panne d’électricité et de la lueur d’une chandelle. Il trouve difficile de concilier rythme de vie endiablé et lecture de poésie. Mais Edith et Mélissa sont d’avis qu’il est agréable de ralentir de temps en temps, et que cette lecture en a été l’occasion parfaite.

Le loup

Arrive le moment étrange où Emmanuel Simard doit faire face à six lecteurs avertis (une de moins pour le dessert!) qui, heureusement pour tout le monde, ont fort apprécié son œuvre et ont très envie d’en comprendre les rouages. D’emblée, le poète affirme qu’il a cherché « comment, poétiquement, je peux redonner la parole à mon grand-père ». L’annonce du diagnostic lui a donné envie d’établir un dialogue avec son aïeul par l’entremise de la poésie, ce qui explique le jeu des pronoms dans la deuxième partie, sur laquelle il a planché avec son éditrice Kim Doré pour l’incarner un peu plus et la distinguer de la première, rédigée au « je ».

Plus que de traduire l’acceptation, l’intention du poète était d’évoquer l’unité, et en particulier entre l’humain et la nature. Simard dit être attaché au territoire et à comment il s’organise autour de la personne, ce qui explique l’importance que revêt la forêt dans son recueil : « le territoire nous donne une parole, on habite un territoire mais on est surtout habité par sa parole, par ce qui s’en dégage. » Originaire du Saguenay, il transpose les montagnes, le fjord, les arbres dans sa poésie, et Marie-Andrée remarque que c’est aussi le territoire de son grand-père; le recueil, en quelque part, serait aussi hommage aux origines. Sera-t-on étonné d’apprendre que c’est Paul-Marie Lapointe qui lui vient à l’esprit en premier lorsqu’on lui demande ses influences? Lorsqu’il écrivait Lumière en terre noire, il a également côtoyé les plumes d’Yves Bonnefoy, d’André du Bouchet et de Gaston Bachelard. Cependant, par prudence, il évite d’autres auteurs trop proches de son univers poétique, car il croit que ce serait bien trop facile d’emprunter inconsciemment leur vocabulaire.

Alors que le club avait perçu l’ellipse, qui prend la forme de deux-points et de points-virgules, comme une façon de retranscrire la perte de la mémoire, l’auteur admet qu’il s’agit plutôt d’une préférence personnelle, une manière de casser la syntaxe. Toujours du côté formel, il dit avoir aussi fait plusieurs essais quant à la façon de présenter le texte, avant d’opter pour les blocs de textes, qui représentent des pas, à l’image de la voix poétique qui progresse de l’obscurité de la forêt à la lumière de la montagne. Contraste que tous avaient saisi et apprécié pour les sensations fécondes qu’il évoque, et qui parle aux tripes avant de titiller l’intellect.

S’il admet que la multidisciplinarité peut parfois causer des tourments, Emmanuel Simard ne se restreint pas à la seule création poétique. Celui qui trippe aussi cinéma prépare un premier long métrage avec une amie. Et que pense-t-il du roman? Pas pour l’instant, car l’aspect narratif tend à l’ennuyer. Comme le vin commençait à manquer, il a fallu terminer la séance du club de lecture, mais pas avant que Simard nous lise un extrait, histoire de donner le goût aux lecteurs d’aller explorer ce recueil qui nous a tous charmés.


 

– Chloé l’astrolittéraire

Lumière en terre noire, Emmanuel Simard, Poètes de brousse, 2015.