Lorsque le cœur est sombre est une suite de monologues narrés en alternance par cinq personnages qui se retrouvent pour un souper dans un restaurant chinois. Ce roman choral se sépare en huit parties, incluant chacune cinq chapitres portant le nom du personnage-narrateur, qui suivent les protagonistes du début à la fin de la journée. Ghislain, acteur de théâtre vieillissant, réunit quatre de ses amis – Yves, Marie-Paule, Luc et Annie – à l’occasion du quinzième anniversaire d’un film où il a tenu le premier rôle et dont Yves a écrit le scénario.

Yves est professeur de création littéraire à l’université. La reconnaissance obscure que lui ont value quelques-uns de ses romans, appréciés par la critique et boudés par le grand public, est chose du passé; maintenant on dit de son œuvre qu’elle est d’une autre époque. Marie-Paule, ex-compagne de Ghislain et toujours amoureuse de ce dernier, est maintenant mariée à un homme casanier qu’elle n’aime pas mais avec qui elle partage paisiblement son quotidien. Luc passe à travers la vie avec indifférence, pratiquant les métiers les plus divers avant de se faire renvoyer pour son manque d’enthousiasme. Vivant dans un éternel présent, il ne pense pas trop à son avenir et s’en veut un peu d’être rendu à 42 ans sans avoir rien accompli. À trente-cinq ans, Annie sent le besoin de se caser, mais reporte sans cesse ce projet. Elle multiplie les relations amoureuses à court terme par crainte de faire comme sa mère et d’épouser un homme incapable d’assumer le rôle de père. D’ailleurs, elle est révoltée d’apprendre que Ghislain a abandonné sa fille – ainsi que sa compagne de l’époque – quand celle-ci avait six ans.

Ghislain, ancien charmeur que l’âge a rattrapé, se retrouve démuni devant le vide que lui a laissé une vie passée à chercher le désir des autres. Mais le monde dans lequel il a vécu n’existe plus, et seules quelques personnes se souviennent encore de ses performances au théâtre et à la télé. Ses désirs n’ont pas changé, mais son corps, oui : il est incapable de maintenir une érection. Pourtant, il a toujours envie des mêmes femmes. Le temps fait son œuvre, et Ghislain réalise avec amertume que « d’avoir été heureux ne fait paraître que moins supportable la morbidité du présent. »

Trois groupes d’âge sont présents autour de la table : Ghislain est octogénaire, Yves et Marie-Paule sont dans la soixantaine, Luc a quarante-deux ans et Annie, trente-cinq. Les sexagénaires sont en couple, tandis que les plus jeunes sont célibataires. Le mariage, pour Yves et Marie-Paule, ressemble maintenant à de la résignation : « l’amour dans un couple dure rarement plus de deux ans, mais la tendresse qui le remplace vaut tout autant ». C’est peut-être cette résignation qui effraie les membres de la génération suivante, Luc et Annie, qui peinent tous deux à se caser, à trouver l’amour. Le portrait qu’on leur fait de la vie de couple est tout sauf attirant. Ne voulant pas vieillir comme ça, ils continuent à vivre au jour le jour, à l’affût des nouveaux plaisirs temporaires qui pourraient, pour un temps, combler leur solitude. D’ailleurs, Luc et Annie repartent ensemble à la fin de la soirée, sous les regards amusés d’Yves et Marie-Paule, rassurés à l’idée que quelqu’un les attend chez eux.

Reste alors Ghislain, seul dans son appartement encombré d’objets ramassés au fil des années, toujours tiraillé entre son désir de liberté et le confort d’une vie rangée : il éprouve de l’attirance pour Éliane, une jeune actrice qu’il a prise sous son aile, tout en regrettant amèrement sa rupture avec Marie-Paule, seule femme qui aurait pu lui garantir une retraite paisible. Celui qui aimait tant l’attention des autres se retrouve seul avec lui-même, et réalise qu’aucune des pièces dans lesquelles il a joué ne passera à la postérité, que sa carrière cinématographique se résume à deux navets et un film d’auteur médiocre. Que laissera-t-il derrière lui ? Lucie, sa fille abandonnée, et ses regrets de ne pas être père.

Yves, qui s’en veut lui aussi de n’avoir pas fait d’enfants, est dans la même situation : « Si au moins j’avais écrit une œuvre forte », pense-t-il avant d’ajouter : « le temps est notre seul bien ». Finalement, le roman pose la question suivante : que faire de son temps pour être serein dans la vieillesse ? Vivre à toute allure ou rester à l’écart et observer ? Se résigner dans un confort qui nous suffit ou reporter à plus tard la solitude à coups de relation éphémères ? Faire des enfants ? Devant l’absence de réponse, il ne nous reste plus qu’à faire notre possible pour, comme le dit Yves, « avancer à tâtons dans un labyrinthe mal éclairé dont l’issue […] est de moins en moins évidente. »

– Antonin Marquis

Lorsque le cœur est sombre, Gilles Archambault, Boréal, Montréal, 2013, 221 p.