Le journaliste sportif Guillaume Fitzpatrick décroche un contrat d’édition avec la Random House pour écrire la biographie du célèbre lutteur Tommy Madsen, homme taciturne et sauvage connu pour ses prouesses dans l’arène, et pour sa vie quelque peu mouvementée en dehors du ring. Fitzpatrick s’allie à un reporter de la région de Québec, Hugo Turcotte, homme particulier qui prend des pilules comme des tic tac et qui fait du zèle sur toutes les tâches que lui confie Fitzpatrick.

C’est la prémisse assez simple de L’homme qui a vu l’ours, publié fin juin chez Le Quartanier, et deuxième roman de l’auteur Patrick Roy (La ballade de Nicolas Jones, 2010). L’homme qui a vu l’ours, c’est Fitzpatrick. L’ours, c’est Tommy Madsen, lutteur sur le déclin, porté sur la bouteille et les joints, qui voit sa famille se décimer face à un divorce inévitable, depuis sa maison de Stowe au Vermont. Fitzpatrick tente tant bien que mal de faire parler Madsen sur sa carrière, mais plus réticent qu’il ne l’aurait voulu, il se tait souvent et saute du coq à l’âne, par pudeur ou à cause des trop nombreuses commotions cérébrales, ce point reste flou. Turcotte, assailli par un abcès, se bourrant de médicaments et de gin, fait des découvertes inattendues qu’il décide tout de même de cacher à Fitzpatrick.

Là où on attendait un récit des aléas du monde de la lutte, on découvre avec étonnement un roman d’enquête où les coups bas ne se font pas seulement sur le ring. Roy tire habilement les câbles et laisse filtrer les informations lentement vers une chute qui devient bientôt inévitable, tragique et glauque. L’évolution des personnages, en contradiction durant la totalité du roman, est une des grandes réussites de L’homme qui a vu l’ours. Turcotte, déchéant à la carrière médiocre, se reprend en main, pensant à sa gloire prochaine lors du dévoilement de son enquête tandis que Fitzpatrick, grand journaliste étoile, sombre lentement dans son pire cauchemar. L’attention portée aux détails, le travail méthodique de l’écrivain, le parcours sinueux des deux personnages principaux donnent au roman un ton noir et glacial, dosé et passionnant. L’ours n’était peut-être pas celui que l’on croyait être non plus…

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Extrait:

« Dynamite Kid s’était transformé en pétard mouillé. Il se déplaçait en fauteuil roulant, paralysé des jambes en raison d’un cocktail de blessures et de drogues, et il souffrait de problèmes vasculaires. Les médecins n’avaient pas d’explication claire. C’était attribuable aux coups répétés encaissés par la colonne, aux anabolisants, à la cocaïne. Il s’en remettait à sa deuxième épouse pour être fonctionnel et il vivait dans un relatif abandon. Dans toutes les anthologies mises en marché par la WWF, les Bulldogs étaient des as de la haute voltige figés dans une image de perfection théâtrale et technique, des acrobates sans âge et sans réalité extérieure à leurs exploits. Les produits dérivés faisaient d’eux des athlètes éternels, alors que l’un était invalide et l’autre mort. »

Elizabeth Lord

L’homme qui a vu l’ours, Patrick Roy, Le Quartanier, 2015.