María mène une vie parfaite : son mari est un père et un amant hors pair, leurs deux enfants sont adorables, sa carrière est passionnante et sa beauté provoque envie et admiration. Mais à quelques minutes du nouvel an, celui avec qui elle avait bâti son nid familial lui annonce qu’il la quitte pour un homme. Cette bombe plongera María dans une profonde remise en question qui aurait pu virer au désespoir si sa curieuse voisine Perla, une naine auteure de polars et d’essais sur le mariage, n’avait pas été là pour lui prodiguer soins et conseils.

C’est sur cette trame que se construit L’Exception, troisième roman de l’islandaise Audur Ava Ólafsdóttir. Si l’histoire met un peu de temps avant de se mettre en branle, on finit par s’attacher à ces personnages qui ne tombent pas dans les stéréotypes et qui portent en eux une part égale de qualités et de défauts. Flóki, le mari déserteur, a peut-être trahi ses promesses envers sa famille, mais on ne peut nier le courage que nécessite ce refus du confort de la vie conjugale pour vivre ouvertement son homosexualité, dans une ville où tout un chacun commente et analyse la vie de ses voisins. De même, María, malgré sa force de caractère, se retrouve complètement démunie face à la situation, qu’elle gère comme elle peut, un jour à la fois.

Surtout, le roman nous dévoile tranquillement ces vies cachées que personne ne soupçonnait, en revenant sur les événements et en éclairant les souvenirs des personnages d’une nouvelle lumière. Flóki, mais aussi la mère de María en viendront à s’ouvrir et à rétablir les faits après plusieurs années de petits et grands mensonges.

Mais le personnage le plus intéressant est assurément Perla. Cette étrange voisine permet, par ses théories et ses mises au point, de ramener une certaine logique dans la confusion de María. L’écrivaine, qui par une étrange coïncidence pond les chapitres de son « Guide pratique du mariage » au rythme où les tuiles s’abattent sur la tête de María, en vient à raconter l’histoire du roman de l’intérieur, comme elle l’affirme quand elle dit que « l’idée est que l’histoire reflète sa propre élaboration et que l’auteur lui-même soit l’un des personnages ». Perla serait-elle l’alter ego de Ólafsdóttir? On dirait que oui. La conclusion du roman apporte un changement de perspective et fait que l’histoire cesse d’être un simple drame conjugal pour devenir une étude de cas sur un couple comme sur un livre.

Par contre, ce qui m’a moins plu dans L’Exception est la façon dont les personnages sont enfermés dans une conception stricte du genre. Par exemple, María fait couper les cheveux de son garçon de deux ans et demi et demande une « coupe masculine », comme si elle cherchait à remplacer la virilité de son ex-mari par celle de son bambin. Et quand l’enfant rechigne, elle lui refuse sa tétine, car « [e]n homme d’avenir, il ne doit pas montrer signe de faiblesse affective ». En parlant avec sa belle-mère, elle a envie de lui demander si Flóki, enfant, a « joué à la poupée », ce qui expliquerait son homosexualité, comme si un homme cessait d’en être un aussitôt qu’il ressentait de l’attirance pour d’autres hommes. Mais ces commentaires ne font de María qu’un personnage plus humain, un personnage qui ne comprend pas cette situation qu’elle ne pensait jamais avoir à affronter et qui ressortira grandie de sa remise en question.

Bref, L’Exception est un opus intéressant malgré son début un peu lent et les lourdeurs de María, ne serait-ce que parce qu’il instruit sur les moeurs islandaises et qu’il laisse entrevoir, grâce au personnage de Perla, la conception de l’écriture de l’auteure.

– Chloé Leduc-Bélanger

L’Exception, Audur Ava Ólafsdóttir, traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson, Zulma, 2014.