L’Amazonie comme allégorie de la toute-puissance de la nature est un trope bien exploité au cinéma. La folie de l’explorateur, l’indomptable sauvagerie de la jungle, les erreurs du passé, le paradis perdu, L’étreinte du serpent revisite tous ces thèmes avec une fraîcheur innovante, comme si c’était le premier film de ce genre. Si on y ressent un émerveillement à la fois fasciné et craintif vis-à-vis de la nature sauvage, c’est aussi parce que le projet du réalisateur, Ciro Guerra, lui venait de son désir de découvrir une partie de son pays que bien des Colombiens, y compris lui-même, ne connaissaient pas. S’inspirant des récits des premiers explorateurs de l’Amazonie colombienne, Guerra reconstruit un récit initiatique qui tente de comprendre à travers le prisme de la jungle indomptée les mystères de la civilisation humaine.

Le film suit deux scientifiques, un ethnologue allemand et un biologiste américain, qui à quarante ans d’écart s’unissent avec le même autochtone, le dernier de son espèce, pour retrouver la yakruna, une plante mythique qui aurait la propriété d’initier au rêve celui qui la mange. Sautant assez sporadiquement d’une période à l’autre, le film suit somme toute la même quête avec des protagonistes très différents, mis à part Kamarakate, le seul qui les unit par sa présence.
Mais lui-même est devenu un autre homme.

La quête du sens

Kamarakate, jeune, plein de vigueur, haineux envers les blancs qui ont décimé son peuple, est tout de même curieux vis-à-vis de ce drôle d’humain qui s’obsède à traîner toutes ses possessions avec lui. Il est bien loin du vieux Kamarakate qui, cynique, semble avoir perdu ses souvenirs, son goût à la vie, ses passions. La quête du rêve, qui semble hanter les deux scientifiques, il semble qu’il l’a déjà accomplie; il est plutôt obsédé par un passé trop violent pour qu’il puisse l’oublier, trop douloureux pour qu’il s’en souvienne. Les deux équipes rencontreront lors de leur périple des missionnaires, des hommes réduits en esclavage pour trouver du caoutchouc et une secte d’illuminés. Tous sont victimes du rêve de l’homme à conquérir le naturel ou le surnaturel, leurs propres rêves transformés en folie meurtrière.  Les deux voyages initiatiques auxquels Kamarakate assiste comme un spectateur, ce n’est finalement qu’un seul et même voyage, celui de l’homme qui tente de saisir le sens de sa propre existence.

L’étreinte du serpent peut être vue comme une immense métaphore, mais il peut aussi être interprété assez littéralement. Guerra réussit à filmer d’un calme inquiétant la nature qui enveloppe ses personnages. Il leur laisse en fin de compte beaucoup de marge de manœuvre : c’est au spectateur d’y trouver du sens. Bien qu’il marche sur de vieilles plates-bandes, son film demeure fascinant dans le traitement de son sujet aussi vieux que le monde. La civilisation humaine peut être explorée de mille-et-une façons différentes, mais une question demeure essentielle. Comment apprend-on à rêver?

Boris Nonveiller

L’étreinte du serpent de Ciro Guerra est présenté du 18 au 31 mars au Cinéma du Parc.
Pour l’horaire complet, c’est ici.