Le plus récent roman de Robert Lalonde, intitulé À l’état sauvage, est une sorte d’hommage à l’amitié entre hommes. Il est composé de sept parties liées par la présence du même narrateur, un écrivain campagnard qu’une rupture amoureuse lance sur les routes. Les récits sont autant de rencontres importantes dans la vie du narrateur, des moments de fraternité frôlant le sublime; ainsi, il fait la connaissance d’une galerie de personnages, d’un enfant de neuf ans à un vieil ami de son père, en passant par une connaissance du Cégep et un éleveur de chevaux.

Chaque partie est donc construite de la même façon : une rencontre, la plupart du temps inopinée (un voisin qui débarque chez lui, une connaissance croisée au hasard, etc.), une bonne discussion suivie du partage d’une expérience particulière (souvent celle de la nature, ou d’un souvenir douloureux) et, enfin, d’une séparation, laissant le narrateur pensif, déprimé mais heureux d’avoir partagé un moment spécial avec un « frère ».

Le narrateur, qui assure l’unité de l’ensemble et qu’on devine être un alter ego de l’auteur, joue le rôle d’intermédiaire entre le lecteur et les personnages. Son statut d’écrivain le place d’emblée dans une position particulière, une marginalité que remarquent les autres personnages :

« Ma mère arrête pas de me mettre en garde contre les étrangers. D’après elle, je dois ni les approcher ni leur adresser la parole. Jamais. Mais toi, c’est pas pareil. »

Si les gens qu’il rencontre dans le roman ont une grande influence sur lui, l’inverse est aussi vrai. À de nombreuses reprises, le narrateur se fait dire qu’il n’est pas comme les autres, qu’il les comprend. Humble, laconique et sensible, il est là pour les mettre en valeur, et sa simplicité agit comme une caisse de résonnance qui magnifie l’originalité de ceux-ci.

Enfants, ados, adultes ou vieux bonshommes, tous les personnages sont plus grands que nature. Il y a un enfant de neuf ans dont le comportement étrange, trop vieux pour son âge, incite ses parents à le faire consulter un médecin; un ancien camarade de Cégep, sorte de Kerouac postmoderne devenu professeur; un ancien prof de philo, amateur de Nietzsche, recyclé en mécanicien; un jeune garçon de treize ans luttant avec un déficit d’attention; etc. Tous sont chargés d’une puissante énergie, d’un trop plein de vitalité qui fait d’eux des marginaux. Lorsque le narrateur se fait demander de citer une phrase qui l’a bouleversé, il répond par les mots d’Eduardo Galeano :

« Il y a des gens à la flamme sereine qui ne se préoccupent pas du vent et des gens à la flamme folle qui emplissent l’air d’étincelles. Quelques flammes, balourdes, n’éclairent ni ne brûlent. Mais d’autres embrasent la vie d’un désir si intense qu’on ne peut les regarder sans cligner des yeux et, si on s’approche, on s’enflamme. »

Chaque personnage pourrait être vu comme une « flamme folle »; c’est ainsi qu’ils touchent au sublime, à l’expérience humaine dans toute sa beauté et sa simplicité, eux que la société rejette mais qui trouvent, momentanément, la compréhension tant désirée dans les yeux du narrateur. Ainsi, « l’état sauvage » du titre renvoie à la conception rousseauiste du monde voulant que la société corrompe l’homme; les personnages sont des asociaux, des iconoclastes vivant en région ou sur la route, loin des influences et des exigences du monde moderne. Ils sont porteurs d’une sincérité et d’une humilité qui inspirent la confiance et l’ouverture à celui qui prend le temps de les écouter.

Cette vitalité extraordinaire est à la fois une grâce et une malédiction, à l’instar de Jim, l’amateur de chevaux, qui trouve chez eux une raison de vivre, mais que l’amour pour eux a porté à tuer un homme qui voulait lui voler Brume, une jument qu’il venait d’acheter à un encan. Ou comme Céline (seul personnage féminin du roman), dont l’innocence devant la vie l’a jetée dans la gueule du loup. Ainsi, les personnages sont caractérisés par une grande qualité qui constitue paradoxalement la source d’un grand malheur existentiel.

Chacun est aux prises avec ses propres démons, cherchant à comprendre le pourquoi de l’existence, énigme irrésoluble entre toutes. Il est un prix à payer pour vivre comme une « flamme folle », que ce soit la mélancolie d’une innocence à jamais envolée, ou l’incessant besoin d’expériences nouvelles :

« J’ai pas été bâti pour maigrir entre quatre murs, mais pour traverser des forêts pis des rivières, sans jamais revoir les mêmes. J’veux m’en aller dans ma curiosité, mon homme, pour le temps qu’y me reste ! »

Devant cette difficulté de vivre, déclinée sous plusieurs formes selon les personnages, ceux-ci trouvent en la personne du narrateur un semblable avec qui ils peuvent, momentanément, partager leurs doutes et leur amitié. Leur sincérité un peu folle permet cette connexion rare et réconfortante.

Si le roman de Lalonde forme un projet esthétique valable et qu’il se tient en un tout cohérent et bien composé, reste qu’il baigne, à mon sens, dans une sorte de kitsch philosophique qui m’a d’autant plus dérangé qu’il se réclame de la tradition de Tchékhov et Tolstoï, chacun cité deux fois en exergue. Alors que les deux auteurs russes traitent des relations humaines avec une retenue et une sobriété exemplaires, Lalonde représente l’amitié masculine à grands coups de sanglots, de confessions lyriques et d’éclats de rire. La compréhension profonde entre les personnages se traduit en échanges de paroles vides, teintées d’une sagesse vague et bon marché, comme lorsqu’il s’adresse à Julot, neuf ans :

« – Tu sais, quand on commence à prendre l’habitude de parler de ce qu’on aime au reste du monde, on a une toute petite voix presque inaudible.

J’ai senti qu’il riait contre ma joue. »

Les relations entre les personnages m’ont semblé idéalisées, donc dépouillées de leur réalité; chose étrange, considérant que l’auteur valorise l’humilité et la sincérité. Peut-être suis-je trop cynique, mais cette tendresse dessinée à gros traits m’a tenu à distance, m’a empêché de m’émouvoir de ces rencontres que l’auteur a commis la faute de vernir d’une couche trop épaisse de bons sentiments.

C’est dommage, car les fondements de l’œuvre (sincérité, humilité, fraternité) me plaisent d’emblée; la forme dans laquelle ils s’incarnent, par contre, m’a déplu. Ce qui n’enlève rien à la valeur du roman, que des lecteurs moins chialeux apprécieront fort probablement.

Antonin Marquis