Dans Les tiens, Claude-Andrée L’Espérance raconte les Premières Nations de façon peu commune, à la façon d’une rivière qui déambule doucement vers la mer. Le courant étant parfois si fort qu’il détruit tout sur son passage. L’eau étant parfois si calme qu’elle donne l’impression d’être immobile. Mais, en frayant son chemin, la rivière rencontre des obstacles. En effet, les diverses générations de femmes du roman sont comme la rivière qui se sépare en plusieurs ruisseaux. Elles sont divisées entre leurs origines, leurs racines et la nouvelle vie jadis imposée par les Blancs. Elles ne savent plus qui elles sont et elles cherchent dans leur passé des réponses. Se faisant, elles soulèvent l’importance de la parole, de sa transmission, de sa tradition. Car de ce pays qu’on leur raconte il n’y a plus de traces. Que des voix qui se souviennent et d’autres qui doutent. Qu’une femme qui écrit son histoire. Qui écrit l’Histoire.

Le texte soulève une question morale : lorsque les ancêtres de l’une ont fait du mal aux ancêtres de l’autre, est-ce qu’il y a encore de la place pour l’amitié?

Quatre petits mots assassins : « Va rejoindre les tiens! » C’est ainsi qu’une toute petite phrase décréta qu’il y aurait, désormais, une frontière entre nous deux. […] J’ai eu beau protester que je n’avais rien à voir avec la bêtise de mes ancêtres, ni avec le mal qu’on avait fait aux tiens. Toi, fière et droite, le regard noir, les bras croisés, inflexible, tu restais là devant moi à me regarder faire mes bagages.

Est-ce qu’une femme blanche peut être amie avec une Amérindienne? Par ailleurs, que reste-t-il des Premières Nations chez les femmes de la nouvelle génération? Chez celles qui ont renié de force leurs origines en côtoyant les Blancs? Quel sang coule dans leurs veines? Le lecteur est rapidement confronté au fait que le passé pèse lourd sur le présent. Il est difficile d’oublier. Difficile aussi de vivre avec une culpabilité, des remords envers les nôtres. Ainsi, dans les mots de Claude-Andrée l’Espérance se déploie avec grâce « une colère trop longtemps retenue », une amertume vis-à-vis du passé, mais aussi envers l’avenir, le sort de ce peuple isolé dans des réserves et voyant ses terres et ses rivières détruites. Si le lecteur peut parfois se sentir désorienté dans ce jeu de voix rapportées en alternance, cela a aussi comme effet d’appuyer la crise identitaire vécue par les personnages. De la même façon, la répétition des pronoms possessifs « les tiens » et « les miens » crée deux clans distincts, divisant les générations, les peuples et les souvenirs qui ne pourront jamais être entièrement nôtres.

Bref, Les tiens est un texte profond, qui prône la protection des richesses culturelles et naturelles. D’ailleurs, le roman se termine sur un avertissement : « j’ai l’impression que l’histoire se répète : une autre rivière, d’autres promesses, déjà un chantier et cette rivière que nous ne reconnaitrons plus ». Cela ancre le texte dans le présent, faisant résonner chez le lecteur des craintes liées à des projets gouvernementaux qui menacent notre belle et riche nature. Un hommage aux Premières Nations, à leur courage et à leur résilience. Un hymne à la beauté de la nature et à la richesse du passé.

– Julie Cyr

Les tiens

Claude-Andrée L’Espérance

Mémoire d’encrier, 102 pages.