Image tirée du site internet d’Audrée Wihelmy.

Féléor Barthélémy Rü, dit l’Ogre, aura sept femmes qui laisseront chacune derrière elle un témoignage de leur attirance pour ce riche et excentrique meurtrier. Ces femmes viennent à lui de leur plein gré, et à leur contact, Rü s’affirmera de plus en plus dans ses déviances et ses envies morbides. Les sangs, c’est un recueil que fait l’Ogre de ces témoignages – carnets, journaux intimes, billets – et qu’il augmentera de ses propres commentaires et réflexions. Avec Les sangs, Audrée Wilhelmy nous livre un deuxième roman troublant, voire obsédant, qui ne craint pas de décrire jusqu’à dégoûter, ni de brasser la cage des idées reçues sur les rapports de domination. Car ces femmes qui meurent pour le plaisir de Féléor, sont-elles des victimes, ou ne vivent-elles pas plutôt leur vie exactement comme elles l’entendent, malgré la morale et les conventions?

L’intérêt du roman réside dans cette transgression, dans cette liberté que prend l’auteure dans son étalage des fantasmes sexuels les moins avoués, sans jamais chercher à excuser les obsessions de ses personnages. Leur rencontre avec Féléor devient alors un catalyseur pour ces femmes qui consomment leur vie sans égard aux lendemains, mais qui pourtant laissent des traces de leur existence et de leurs états d’esprit. L’écriture de Wilhelmy sert à merveille cette multiplication des voix, puisqu’elle est plurielle et contribue à donner à chaque personnage une personnalité unique et pleine. Ce renouvellement du style et de la forme insuffle au livre un mouvement qui entraîne le lecteur à sa suite, tout prisonnier qu’il est de cette histoire étrange et fascinante.

Néanmoins, la violence du propos ne reste tolérable que parce qu’on la sait fictive. Le cadre de l’action est flou et aide à établir cette distance salutaire. C’est-à-dire qu’on ne se plait à observer cet étrange ballet d’attirances et de fantasmes que parce qu’il nous semble tellement improbable. Mais malgré ce pacte de lecture, la grande imagination qui est déployée force la réflexion sur l’adhésion à la morale dominante, ou au contraire sa désobéissance. La liberté du désir devient alors une condition préalable à l’étrange alliance entre Féléor et ses femmes, et confronte le lecteur sur les limites de son propre libre arbitre.

Médusant, voyeur et déstabilisant, Les sangs d’Audrée Wilhelmy est un roman puissant qui continue à hanter même une fois la couverture refermée. Cœurs sensibles, s’abstenir!

– Chloé Leduc-Bélanger

Les sangs, Audrée Wilhelmy, Leméac. En librairie dès le 21 août.