Jakob Labonté, un jeune aspirant écrivain, travaille bénévolement dans une pourvoirie du fin fond de l’Abitibi où son père a jadis séjourné. La routine qu’il mène depuis un an est chamboulée par l’arrivée d’Hélène, la sœur de Pierre, propriétaire des lieux. Suit alors un long retour en arrière pendant lequel Jakob se remémore sa jeunesse dans une famille atypique et, surtout, sa rencontre avec une bande d’anarchistes hétéroclites. Il découvre, grâce à eux, un monde où il se sent enfin chez lui; mais sa lune de miel se termine abruptement lorsqu’une de leurs actions de contestation prend une tournure inattendue.

C’est Jakob lui-même qui assume la narration, donnant à tout le roman le ton d’une confession, ou plutôt d’une réflexion à propos d’une tonne d’événements qui l’ont forcé à repenser ses rapports à la famille et à l’identité. Une épaisse ombre romantique flotte sur l’ensemble du roman, de l’exil dans la nature à la sensation qu’a le narrateur d’être seul dans un monde où il ne se reconnait pas, en passant par la quête de sensations et le thème de la fuite. D’ailleurs, une citation de Rimbaud, le révolté par excellence, figure en exergue :

Déguerpir

Trouver mieux un peu plus loin

Je suis appelé à Zanzibar. »

À l’instar du poète mythique, Jakob cultive un insatiable désir d’inconnu, d’autant plus que la société nord-américaine ne lui offre qu’un conformisme étouffant. Fatigué du Même, il cherche désespérément l’Autre; il veut expérimenter, se sentir vivant. Il se déracine tranquillement des liens familiaux qui le retenaient et trouve momentanément ce qu’il cherche dans sa relation tumultueuse avec Manou et dans la poussée d’adrénaline que lui procure chacune de ses actions contestataires. À force de brûler la chandelle par les deux bouts, il va vers la catastrophe. Pourtant, plus il tente de fuir, plus sa famille le rattrape :

Comment expliquer ma fuite autrement que par l’histoire qui se répète : mes grands-parents avaient fui la sécheresse pour la ville; mon père avait fui la mort ambiante du Lac Sauvage pour l’amour; ma mère avait fui sa famille pour vivre sa folie; Édouard avait fui l’humiliation en se suicidant… Et moi ? […] Tout ça, Jakob, et tu fuis encore ? Tout ça et tu fais ce qu’ils ont toujours fait ? Oui : on est Labonté ou on ne l’est pas. »

L’endroit qu’il choisit pour son exil – la pourvoirie – est intimement lié à son passé : son défunt frère y est né et son père y a séjourné. Anesthésié par sa routine et par des litres d’alcool fort, Jakob est ramené à la réalité par l’arrivée d’Hélène et de la vieille mère de celle-ci, Irène, qui souhaite passer au Lac Sauvage les derniers moments de sa vie. Fidèle à un serment qu’elle a fait des années plus tôt, elle veut que le Lac Sauvage reste comme la nature l’a créé : elle ordonne à Pierre de brûler tous les chalets qui s’y trouvent. Une fois disparues les traces de la civilisation, Irène s’en va en paix; et Jakob, lui, peut se réconcilier avec le monde, recommencer à zéro et « qui sait, voir Zanzibar. »

L’écriture de Delisle-L’Heureux est léchée, toute en métaphores, mais tombe parfois dans l’excès de « style » : plusieurs jeux de mots sont superflus et certains effets semblent forcés. C’est efficace la plupart du temps, quoique je lui reprocherais aussi – et c’est une appréciation personnelle – un trop-plein de sérieux, que je lierais au romantisme dont j’ai parlé plus haut. Le résultat est un peu adolescent, et les histoires de jeunes hommes révoltés qui partent en voyage pour « se trouver » sont légion.

Reste que ce sentiment romantique d’inadéquation avec le monde exprimé par Jakob est tout à fait compréhensible et, malheureusement, toujours d’actualité : alors qu’une génération complète peine à trouver de l’emploi en sortant de l’université, il faut se rendre à l’évidence que les possibilités offertes par le monde ne correspondent pas aux aspirations de milliers de jeunes.

– Antonin Marquis

Les pavés dans la mare, Nicolas Delisle-L’Heureux, Pleine Lune, 2013, 299 p.