Illustration par Émile Dupré

« Lorsque vous m’aurez mis en terre… », lit-on dans les dernières volontés de la grand-mère qui vient de mourir. « On vient de l’incinérer! », rétorque sa petite fille. Ces répliques emboîtent le pas de cette pièce noire qui nous fait rire un bon coup! Il s’agit de la constatation de la mort en plein festival Zone Homa et de tout ce qui gravite autour, interprété par Isabeau Blanche, Jean-Pierre Cloutier, Marie-Laurence Lévesque, Manon Lussier, Pierre-Louis Renaud, Sara Simard, David Strasbourg dans un texte et une mise en scène d’Émilie Coulombe et de Miriam Bolduc, avec la musique originale d’Émile Dupré.

Quelque part en Abbittibbi*, non loin de Mont-Laurier, les deux filles de la défunte, la cousine et un ami d’enfance sont assis autour de la table pour discuter de l’héritage de la grand-mère. Elle a laissé derrière elle ses livres de morts composés de découpures de la rubrique nécrologique, de descriptions des causes de ces morts et de quelques ornements. L’interprétation par les quatre personnages qui tentent de déchiffrer la logique et les irrégularités de ces livres provoque un climat de « zazinie » ou zizanie en bon français.

En dehors de ce cercle, quatre autres personnages ressurgissent du passé. Leur souvenir par le premier quatuor altère le dénouement de l’histoire. D’abord, il y a la grand-mère assise sur sa chaise avec son air autoritaire et sa fourrure sur les épaules qui donne des conseils douteux : « pense à quelque chose de triste, l’important c’est que tu pleures, on dort mieux après ». Ensuite, il y a un jeune sportif atteint d’anémie falciforme qui doit recevoir des transfusions sanguines à chaque mois. Puis, un voisin qui fait la morale. Sans oublier l’organiste et illustrateur de la pièce.

Sur scène, au-dessus de la table, un panneau routier en forme de losange jaune avec un élan d’Amérique noir est suspendu. Le récit est structuré de façon à ce que deux territoires se chevauchent comme pour les espèces dans la nature. Le mâle s’occupe du grand territoire vers le lointain, tandis que la femelle protège le petit territoire où se trouvent les enfants. Dans cette pièce, la grand-mère est la femelle et le mâle est joué par l’orignal de la forêt environnante. Il laisse des traces de sa présence plus la pièce avance.

Éplucher un oignon

Le rythme de la pièce, la qualité du jeu, les répliques hilarantes et obscures nous conduisent directement vers l’accident final. Ce n’est qu’en y repensant, après être sorti de la Maison de la culture Maisonneuve, qu’on réalise l’emmitouflement dans lequel la troupe nous a bercés pendant cette heure.

Chaque personnage externe représente l’archétype de l’élément qui soude les personnages entre eux. La grand-mère incarne l’héritage, le passé, l’enfance. Le sportif anémique habillé en rouge écarlate symbolise le sang qui circule d’une façon cyclique. Le voisin statique et moralisateur n’apparaît et ne se prononce que quand le groupe d’enfants est formé. Lorsqu’un personnage constate que sa maison brûle, ce dernier lui répond, stoïque : « ce n’est pas important parce que c’est du matériel ».

De plus, les personnages féminins font partie de la même famille tandis que les personnages masculins sont unis parce qu’ils habitent le même village.

Il y a une gradation contenu / contenant par rapport aux lieux de sorte que la maison se trouve dans la forêt, la cabane de leur enfance se situait sur une île et la pièce est mise en scène au théâtre où chaque acteur a son texte devant les yeux.

« Les orignals » est une erreur de langage infantile, mais c’est aussi une synecdoque qui surgit dans un accord. Les orignaux ne peuvent pas mourir parce que c’est un ensemble, mais si on les fusionne dans un seul orignal, ils peuvent perdre la vie.

Bref, on assiste à une dynamique quasi consanguine de groupe. Un croisement entre la famille reconstituée de la cinématographie d’André Forcier et un théâtre d’été, c’est-à-dire toute la structure y compris les gradins.

René-Maxime Parent

Les orignals était présentée le 28 juillet à la Maison de la culture Maisonneuve dans le cadre du festival Zone Homa. Pour la programmation complète, c’est ici.

* Oui, c’est volontaire.