Une bonne année? Meh… On a déjà vu mieux. Drôle d’énoncé pour introduire le bilan de l’an et boucler 2015. Du bon, bien entendu, du très bien, soit, mais de l’exceptionnel, très peu. On reviendra aux plus remarquables (premiers) albums d’artistes recrus la semaine prochaine. Pour l’instant, voici le meilleur du « simple », les chansons de l’année, tous genres confondus, toutes langues mélangées, tirées des meilleurs petits pots de crème de la crème.

10. Avant de Disparaître –  Claude Bégin

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Entendons-nous sur quelques points avant tout : oui, d’accord, le titre de l’album est moyen, la pochette est moche et le clip est [faussement] racoleur. Mais j’ai eu la chance de connaître Avant de disparaître – et c’est ainsi qu’il me semble préférable d’aborder toute musique – en l’écoutant, d’abord et uniquement : toute nue, sans savoir d’où ça vient, de quel album, de quel artiste, accompagnant quelle imagerie. Claude Bégin, ombre de collectif (le posse hip-hop Alaclaire ensemble) autant que le coauteur, cocompositeur, coproducteur et multiinstrumentiste derrière les bijoux de Karim Ouellet (dont l’inévitable tube L’amour, qui partage une évidente familiarité avec le premier extrait de Les Magiciens, soulignant par la bande davantage l’importante contribution du premier chez ce second) sort du placard et signe enfin son premier album solo. Avant de disparaître est une vraie composition pop, accrocheuse, qui met de bonne humeur, pleine de surprises sonores, aux paroles qui s’adressent aux 7 à 77 ans. Reste maintenant à attirer le public qu’il mérite et à lui concocter un spectacle à la hauteur de ses chansons. Allez, résolutions 2016! (Jean Lavernec)

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9. Beautiful Blue Sky – Ought

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« YESSS! » répète le chanteur Tim Darcy, et « YESSS! » s’exclament Les Méconnus après une écoute répétée, voire obsessionnelle, de Beautiful Blue Sky, la pièce centrale de l’album Sun Coming Down. Comment ne pas s’enthousiasmer devant ce petit chef-d’œuvre post-punk du groupe montréalais Ought? En 7 minutes et 43 secondes seulement, la réalité contemporaine (avec ses « war plane / condo / oil freighter / new development ») est mise à feu et à sang par le sarcasme des paroles, les distorsions de guitare et les harmonies qui s’entrechoquent. Sur fond de batterie au rythme monotone, Darcy, tel un flâneur baudelairien, partage ses observations pessimistes sur la ville et sur les conversations qu’il entend. Avec un ton moqueur, il s’en prend à la superficialité des échanges en scandant des clichés : « How’s the family? / How’s your health been? / How’s the job? / Beautiful weather today! / Nice to meet you. » Seule éclaircie dans cette grisaille : le fameux « YESSS! » qui surgit comme un cri de liberté après un constat pourtant déprimant (« I’m no longer afraid to die / Cause that is all that I have left »). Par ce simple mot, la parole et la réalité retrouvent un (certain) sens… Il serait possible d’écrire encore des pages sur cette pièce si catchy et profonde à la fois, mais de la nommer une des meilleures chansons de l’année, c’est tout dire! (Edith Paré-Roy)

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8. Multi-Love – Unknow Mortal Orchestra

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Il n’existe probablement rien, dans toute l’histoire de l’humanité, qui ait autant stimulé la créativité des auteurs et compositeurs que la perte d’un amour cher. Le sujet a tellement été verbalisé, imagé et lamenté à l’usure qu’on en vient à se dire qu’il ne peut plus être traité de façon originale et surprenante. Heureusement, Ruban Nielson, le tourmenté leader du trio de funk psychédélique Unknown Mortal Orchestra, avait une histoire d’amour hors du commun à raconter : celle d’une relation polyamoureuse que lui et sa femme, parents de deux enfants, ont entretenu avec une jeune étrangère. Celle-ci a habité le domicile familial pendant quelques mois, jusqu’à ce que l’expiration de son visa ne vienne abruptement mettre un terme à leur aventure. Cet épisode a été si éprouvant pour Nielson qu’il décida d’en faire le thème central de Multi-Love, le troisième enregistrement studio de la formation. La pièce titre de l’album comprend l’essentiel de la complainte de ce cœur brisé (« Multi-Love / Checked into my heart and trashed it like a hotel room […] Multi-Love has got me on my knee / We were one, then become three »). La morosité de ces paroles, déclamées par une voix saturée de multiples effets sonores, est mise en relief par une musique disco psychédélique, portée par des synthétiseurs futuristes et par les syncopes saccadées de la batterie. Le tout forme un ver d’oreille intriguant et diablement entraînant. (Guillaume Francoeur)

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7. Hearts – Patrick Watson

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Je ne suis pas la plus grande fan de Patrick Watson. Ça y est. C’est dit. Pardonnez-moi. Mais, car il y a un mais, quand j’ai entendu Hearts, j’ai eu envie de le devenir. C’était par un bel après-midi de printemps ensoleillé. Ce jour-là, je devais vous parler de l’album Love Songs For Robots, qui venait tout juste de paraître, et je n’arrivais pas à écouter autre chose que cette pièce, la quatrième. J’avais envie qu’elle résonne en vous avec la même force qu’elle résonnait en moi. Qu’elle vous donne le même vertige qu’elle me donnait, celui qui nous fait regarder le ciel pour ne pas tomber. Sans être la plus populaire de ce cinquième opus, elle méritait qu’on lui accorde un peu d’attention. Et elle le mérite encore. Un peu comme beaucoup. Un peu comme une septième position dans le palmarès de nos coups de cœur de l’année. Hearts, c’est mon coup de cœur. Et peut-être que ça deviendra aussi le vôtre. Sinon, vous n’avez qu’à passer au numéro 6. Sans rancune. (Marie-Eve Brassard)

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6. Comme avant – Marie-Pierre Arthur

MPA

« J’me suis pas gênée pour faire des affaires que j’aurais pas faites avant… » Aaaah, Marie-Pierre Arthur… La femme aux trois prénoms (« ah bon, elle a pas d’nom? ») a enfanté en début d’année, en compagnie de son collaborateur conjoint de François Lafontaine, son nouveau bébé, Si l’aurore, le grand troisième de sa famille. C’est très précisément par l’entremise de ces six minutes de Comme avant, avec ses ou-hou! tout à fait chou, sa dégaine vocale de haute voltige et son changement de ton en plein milieu de la chanson comme de l’album, qui glisse vers le piano sentimental et ose se risquer à l’explosion de sax planant, rien de moins, qu’elle nous sort le grand numéro. C’est bien elle, pas moi, pas toi, pas lui, pas nous, qui a affirmé que Si l’aurore était son disque cochon. Avec ce final en guise d’emblème, elle décomplexe d’un seul coup la chanson pop d’ici, lui redonne une ambition, un air de grandiose qui n’avait pas vibré depuis L’Heptade d’Harmonium – sinon peut-être aussi entr’entendu chez Malajube. Reste à savoir si cet élan franchira l’imminent nouvel An et résistera à l’épreuve du temps. Une chose est sûre : désormais, d’évidence, elle pourra plus jamais jouer comme avant. (Jean Lavernec)