Illustration : Sarah Marcotte-Boislard

Même la plus positive des féministes aurait envie de se mettre en position fœtale et de verser une larme en repensant à 2016 et à toutes les injustices vécues par les femmes durant cette année éprouvante.

Comme si l’acquittement de Jian Ghomeshi en mars dernier ne suffisait pas, les policiers de Val-d’Or soupçonnés d’avoir agressé des femmes autochtones ont été lavés de toute accusation. Et pour couronner le tout, un misogyne et agresseur notoire a été élu aux États-Unis et deviendra la personne la plus puissante du monde en 2017.

Un triste bilan, qui ne donne pas envie de sortir le champagne pour célébrer, mais bien pour oublier. Il serait presque tentant de boire jusqu’à tomber dans un coma éthylique qui durerait pendant les quatre ans de la présidence de Donald Trump. Toutefois, question de bien-être individuel et collectif, il vaut mieux se retrousser les manches et mettre les bouchées doubles, voire quadruples, pour contrer le backlash antiféministe.

C’est d’ailleurs ce que beaucoup de femmes et leurs alliés ont fait cette année. Pour s’en convaincre, on a qu’à penser aux marches contre la culture du viol et aux pétitions en faveur d’une enquête indépendante sur les violences faites aux femmes autochtones. De nombreux livres, dont plusieurs excellents, portant sur des enjeux féministes ont aussi été publiés en 2016, au point qu’il a été difficile de dresser un top 3 des plus intéressants. La cerise sur le gâteau : la librairie féministe L’Euguélionne a ouvert ses portes en décembre.

Sans plus attendre, voici trois œuvres marquantes de l’année, qui vous donneront, je l’espère, envie de continuer la lutte pour l’égalité hommes/femmes et pour la justice sociale en 2017.

1 – LA PENSÉE FÉMINISTE NOIRE

Ouvrage phare du féminisme intersectionnel et de l’antiracisme, Black Feminist Thought de Patricia Hill Collins a enfin été traduit en français par Diane Lamoureux. Dans cet essai bien écrit et percutant, l’auteure montre comment les femmes noires subissent des « oppressions enchevêtrées », c’est-à-dire des discriminations liées au genre, à la race, à la classe sociale et à la nationalité.

S’il y a eu des avancées depuis l’abolition de l’esclavage, de graves inégalités persistent aux États-Unis, et les Africaines-Américaines sont encore en bas de la pyramide sociale, dénonce Hill Collins. Celle-ci critique le pouvoir hégémonique, qui empêche trop souvent les femmes noires d’accéder à l’éducation et de prendre la parole. Afin de rendre son livre accessible à toutes – y compris les femmes issues du milieu populaire –, l’auteure a préféré un style simple et clair au jargon académique. Elle donne aussi une voix à des femmes noires peu entendues socialement, notamment des victimes d’agressions sexuelles ou des femmes travaillant comme domestiques, en les citant à plusieurs reprises. Patricia Hill Collins fait ainsi preuve de cohérence, car elle souhaite qu’une lutte collective défende les droits des femmes « aux profils diversifiés ».

Comme le signale avec justesse l’essayiste, le féminisme a été trop longtemps mené par des femmes blanches et bourgeoises peu sensibles aux réalités des autres femmes. Il est plus que temps d’écouter ce que les femmes noires ont à dire et de lire La pensée féministe noire.

La pensée féministe noire, de Patricia Hill Collins, traduit par Diane Lamoureux, Éditions du remue-ménage, 2016.

2 – ABÉCÉDAIRE DU FÉMINISME

Abécédaire du féminisme, idée originale de Marie-Louise Arsenault, Éditions Somme toute, 2016.

Avez-vous raté les capsules féministes à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! à ICI Radio-Canada cette année? Pas de problème : vous pourrez les retrouver sous forme écrite dans le livre Abécédaire du féminisme, publié aux Éditions Somme toute. On y retrouve le ton parfois sérieux, parfois irrévérencieux des invitées, ainsi que des entrées plus étoffées qu’à la radio, grâce au travail de Noémie Désilets-Courteau.

Tel que le laisse entendre le titre, chaque lettre de l’alphabet est associée à trois mots ayant un lien avec l’histoire des femmes ou le féminisme. Le livre commence en force avec « Arcand, Nelly », un texte portant sur la regrettée écrivaine, et se poursuit avec des entrées à la fois bien documentées et pertinentes. Parmi celles qui se démarquent, notons « hystérie », qui traite de l’étymologie du terme et des répercussions négatives qu’il a eues (et a encore) sur le corps et l’esprit des femmes; « laveuse », qui montre que l’invention de la machine à laver a permis aux femmes de faire des activités plus stimulantes que de « laver les chaussettes », et « régime », qui critique de façon grinçante l’industrie de l’amaigrissement et le modèle unique (et peu accessible) de beauté féminine.

Il faut tout de même admettre que l’ouvrage présente certaines redondances et quelques transitions plus ou moins heureuses – par exemple, on passe abruptement de l’entrée « Don Juan d’Autriche », qui se termine par une illustration d’un dildo orné d’une couronne, à « Dupré, Louise », une écrivaine féministe. Cela dit, cet abécédaire est bien réussi dans l’ensemble. Il échappe au piège du féminisme ethnocentrique en parlant de la situation des femmes à travers le monde, et en critiquant à plusieurs reprises le traitement injuste réservé aux femmes autochtones. Contrairement au Dico des filles, le livre Abécédaire du féminisme évite les préjugés et la moralisation. Enfin, les illustrations naïves et originales de Sarah Marcotte-Boislard ajoutent au plaisir de lecture.

3 – HISTOIRES MUTINES

Si on retrouve plusieurs grosses briques théoriques parmi les ouvrages féministes, il fait bon de se plonger dans la lecture d’un livre moins imposant regroupant des œuvres de fiction telles qu’Histoires mutines.

Comme l’expliquent Marie-Ève Blais et Karine Rosso dans la préface, la littérature peut être un acte de résistance politique et un espace de liberté pour les femmes. C’est dans cette optique qu’elles ont réuni onze textes écrits par des auteures aux différents parcours et styles d’écriture. « Loin de nous imposer un “nous” uniforme et homogène, le littéraire nous a paru le lieu idéal pour mettre en contraste, à travers différentes voix, les idées, les conflits, présentant toute la complexité de l’intime », expliquent-elles.

En parcourant le livre, on est surpris par la diversité des formes – on passe du récit à la prose poétique, en passant par la poésie –, des thématiques (les rapports de pouvoir, la violence, la sexualité, la chasse aux poils, la rupture amoureuse, etc.) et du ton choisi. Même si l’œuvre est inégale – Yamina sous les décombres de Maryse Andraos et La grande première de Stéfanie Clermont semblent plus riches que les autres textes –, Histoires mutines réussit son pari de rassembler des voix diversifiées qui méritent d’être entendues.

Histoires mutines, réunies par Marie-Ève Blais et Karine Rosso, Éditions du remue-ménage, 2016.

Edith Paré-Roy