Le talent ne manque pas chez nos artistes de la bande dessinée québécoise, mais les ouvrages de longue haleine y sont rares. Voilà pourquoi je me suis d’abord approchée de La muse récursive: elle en impose par sa carrure. Mon regard a aussi immédiatement été happé par le beau rouge percutant de sa couverture qui est d’une facture simple et efficace. Les apparences passées, j’ai remarqué que l’auteur de la brique en question n’était nul autre que David Turgeon, bédéiste et critique respecté pour son travail d’avant-garde et ses articles théoriques sur Du9 et Comix Club. La muse récursive est d’ailleurs l’ouvrage qui lui a valu d’être découvert. Son écriture entamée en 2001 s’est poursuivie de manière assez aléatoire, semble-t-il, jusqu’en 2011. Pas étonnant que l’ouvrage ait une telle ampleur. Une première partie avait déjà été publiée en 2006 chez les éditions Fichtre!, mais c’est en mars dernier que l’intégral est finalement sorti en librairie sous l’étiquette de La Mauvaise Tête.

Bien que l’élogieuse préface de Jimmy Beaulieu certifie la qualité et l’originalité du travail de l’auteur, le style graphique de Turgeon, « vif et désinvolte », peut surprendre, voire décourager certains lecteurs. Il est vrai que j’ai d’abord eu quelques difficultés à m’adapter aux dessins de l’auteur, mais au bout d’une dizaine de pages, je n’y voyais plus de problème et mon rythme de lecture s’est accéléré jusqu’à ce que je termine la BD, rassasiée trois heures et quelques poussières plus tard. La muse récursive est une œuvre à la fois totalisante et fragmentaire. L’aspect « macro » du récit survient par l’habileté de Turgeon à créer une cohérence narrative interne à partir d’une panoplie de personnages originaux. Ces derniers se croisent, se rencontrent et se perdent à différents intervalles, un peu comme le veut la structure d’un roman choral. Le tout se trame au sein d’un climat de tension composé de magouilles politiques, de révoltes, de jeux d’espionnage et de réflexions sur l’art contemporain et l’écologie. Le récit est prenant d’inventivité et sa fragmentation, qui peut dérouter parfois, engendre une mosaïque d’intrigues riches en suspens. La muse récursive est certainement une des importantes publications de l’année 2012. Sa lecture m’a rappelé la maturité sans cesse grandissante de la bande dessinée québécoise.

– Florence Grenier-Chénier