Mélanger thriller et réflexion sur la création peut s’avérer être un terrain glissant. On a déjà eu d’excellents  résultats, comme Adaptation avec son labyrinthe de mises en abyme et sa pléthore de clins d’œil méta-narratifs, sans oublier le favori du public de 2013, Série noire, qui semble d’ailleurs être une très grande inspiration pour les artisans derrière Les maîtres du suspense. On est ici encore dans le mélange d’humour et de polar avec une intrigue qui se propose entre autres de naviguer entre les différentes visions de la littérature. Trois figures de l’écriture sont donc mises en scène et exploitées dans le contexte d’une histoire de crime.

Hubert Wolfe (Michel Côté) est un auteur de polars au succès international, traduits en 17 langues et adaptés au cinéma. Il est tel qu’on se l’imagine, arrogant, superficiel et assis sur son succès. Tout le monde ignore que, depuis déjà une douzaine d’années, il utilise les services de Dany Cabana (Robin Aubert), un auteur de niche torturé. Ce dernier décide de dépanner une dernière fois Hubert, mais suite à des complications maritales, il perd à son tour l’inspiration et fait appel au gardien de son fils (Antoine Bertrand) qui se trouve être un auteur de livres pour enfants. Bien évidemment, tout cela va dégénérer et le récit du roman à écrire va se trouvé mêlé à la réalité.

Le concept a du potentiel, même s’il sonne un peu trop « série noire version film ». Malheureusement, le film souffre de la comparaison car il n’a ni l’humour ni l’intelligence de son prédécesseur télévisuel. Qu’on se rassure, même pris tout seul, le récit ne tient pas la route. Tous les personnages sont stéréotypés à souhait, et si on peut jouer avec les clichés des archétypes littéraires, ce n’est certainement pas le cas ici. L’écrivain « véritable » est nécessairement névrosé et alcoolique, l’auteur jeunesse est un enfant dans un corps de colosse castré par sa maman et l’artiste à succès est bien entendu vide de substance et narcissique, même si une rédemption lui sera forcement offerte par un retournement qu’on ne dévoilera pas ici, quoiqu’on pourrait bien, tellement il est prévisible.

On a beau nous répéter que les femmes sont les muses de 75% de la littérature mondiale, ça n’a pas l’air d’être le cas pour les scénaristes, puisque les femmes sont reléguées aux rôles unidimensionnels : on a droit à la séductrice américaine, la mère de famille frustrée, et l’actrice française intellectuelle. Quand au coté thriller du film, il est balancé aux deux tiers de l’histoire, et évacué aussi rapidement qu’il a fait apparition, par un gag aussi vieux que le monde. La seule force des Maîtres du suspense est que tout ce qu’il prêche, le talent littéraire, la capacité d’agripper l’attention du lecteur, la montée de la tension, et enfin la maîtrise du suspense éponyme, tout cela manque cruellement au récit. Un peu comme Hubert Wolfe qui donne des conseils sur l’écriture d’un polar, on nous prêche des idées fort belles sur l’art de raconter, mais qu’on est absolument incapable d’appliquer au film lui-même. L’ironie serait délicieuse, si le film en était conscient.

Boris Nonveiller

Les maîtres du suspense de Stéphane Lapointe et produit par Pierre Even et Marie-Claude Poulin (Item 7) est présentement à l’affiche.