Crédit photo: David Bobée

« Quand tu m’as dit je ne t’aime plus, j’ai pensé quel courage. » C’est par cette phrase coup de poing, dite en un seul souffle, que commence Les lettres d’amour. Présentée à l’Espace Go en première mondiale jusqu’au 7 mai, cette pièce est mise en scène par le français David Bobée. En proposant une scénographie interdisciplinaire, alliant acrobaties, musique, vidéo et textes, il offre un spectacle contemporain dont les effets miroir approfondissent et décuplent la puissance du sujet traité : le déchirement amoureux.

En entrant dans la salle, le spectateur découvre un espace scindé en deux: les sièges de chaque côté, la scène au centre. Un lit comme unique décor. D’un des quatre côtés de la scène, David Bobée fait office de technicien en manipulant l’équipement de l’acrobate Anthony Weiss, aux côtés des vidéastes qui projettent sur deux grands écrans des gros plans du jeu sur scène. Installé en face d’eux, le groupe Dear Criminals (Frannie Holder, Charles Lavoie, Vincent Legault) joue en direct une musique envoûtante et intimiste. D’emblée, le ton est donné. Le spectateur pénètre dans un espace investi de toutes parts.

L’absence

C’est une Macha Limonchik meurtrie qui entre en scène. Ses gestes langoureux, témoignage d’échanges charnels vécus, sont marqués autant par le désir que par la colère de l’abandon. En elle, subsiste l’amour pour celui qui l’a quitté en lui disant « je ne t’aime plus ». Par une lettre interminable qu’elle lui écrit, elle tente d’expier son départ et son absence (magnifiques textes d’Évelyne de la Chenelière). En exprimant à haute voix sa douleur et celle d’autres femmes désertées (Pénélope, Phèdre, Ariane, Didon), par l’entremise de lettres tirées des Héroïdes d’Ovide, l’interprète de cette lettre d’amour, la même maintes fois réécrite, exprime le déchirement de la rupture amoureuse.

Son jeu incarné, fait d’appels à l’être aimé, est troublant de vulnérabilité et de souffrance. Son visage est d’une beauté crue, déchiré de détresse, et tout son corps tente d’exulter une charge émotive pénible à supporter, dont les espoirs resteront inassouvis. Une grande solitude se dégage de ses incantations.

Bobée réussit par sa scénographie à créer une œuvre achevée. La musique, omniprésente, amplifie l’aspect dramatique des textes. Les gros plans d’images parfois statiques, créent aussi une dimension poétique poignante. Et l’acrobate, tel le fantôme de l’être aimé, est stupéfiant par la force de sa présence, tout en étant inaccessible. Fil ténu entre tous les aspects des choix scéniques, c’est la force vitale de cette femme esseulée, cherchant à renaître à travers les mots, qui scellent une proposition théâtrale complexe et audacieuse. « Lorsque nous avons vu le buste de Camille Claudel, j’ai pleuré. Tu as dû penser que j’étais émue devant la beauté de cette œuvre d’art. J’ai pleuré devant la laideur de tout le reste. »

– Marie-Paule Primeau

Les lettres d’amour est une coproduction d’Espace Go et du Centre Dramatique National de Haute-Normandie et sera présentée à Montréal jusqu’au 7 mai 2016. Pour plus d’informations, c’est ici.