Il y a trop peu de poésie de nos jours. J’ai appris à aimer ce genre littéraire à 12 ans et j’ai depuis publié mon propre recueil. J’aime m’émouvoir des images que créent les mots et ressentir tout le pouvoir du silence dans chaque espace blanc.

Rien n’est issu du hasard en poésie. Chaque espace est un soupir, chaque mot a sa teneur, telle une gamme de notes noires et blanches qui portent en elles un temps défini.

La poésie moderne se dégage des diktats autrefois imposés aux poètes. Si quelques amateurs abusent de cette liberté et crachent n’importe quoi, n’importe où à n’importe quel moment, les vrais de vrais poètes savent utiliser tendrement les mots afin d’atteindre l’intimité profonde de leurs lecteurs.

Tout est sujet à interprétation lors d’une lecture et encore plus lorsqu’on lit de la poésie. L’émotion, l’expérience derrière la prose n’appartiennent plus à l’auteur dès le partage de sa prose. On se retrouve donc à chaque fois touché de façon singulière par la sensibilité de ce qui jailli en nous.

Dire tout sans rien dire

« Dans ce recueil, le silence est partout »

Ce sont ces mots qui ont retenus mon attention à l’endos du livre Les hommes sont des chevreuils qui ne s’appartiennent pas de Mireille Gagné. Qui a-t-il à dire à travers le silence? Tout.

L’homme est à la fois proie et prédateur. Il traque. Bête de sang. Il se cache aussi. Des autres hommes, des autres bêtes. Il chasse. Il fui.

« Les hommes martèlent le sol
Ravagent les sentiers
Rasent tout sur leur passage
Une fois qu’ils sont partis
J’ouvre mes poches
Quelque part
Pour combler le vide »

L’instinct sauvage rattrape le corps. La mort est un filament de sang qui s’inscrit entre les lignes de l’auteure comme un tourment avide de sens. Un vide creusé par la vie.

Il y a piège. Il y a peur. Et si l’homme était la proie de sa propre prédation? Absurde, me direz-vous? Qui mieux que l’homme peut s’anéantir à ses dépens?

« Je voudrais fermer les yeux
Les rideaux n’étouffent
Ni le jour
Ni les cris
Nous sommes tous coupables de retenir la solitude »

En effet. L’homme est son ombre éternelle. Sa noirceur l’afflige, ses couleurs l’aveuglent. Piégé. Mais toujours vivant. Son souffle l’étouffe.

« À la fin de l’histoire
On n’a jamais su qui de l’homme ou la bête
A souffert
Lorsque le piège s’est refermé »

L’homme est une drôle de bête, un animal dit intelligent, qui dit tout dans un silence complet. L’homme est une bête paradoxale. En tuant l’autre, il se tue.

« Dans la chute
Le temps n’existe pas
La mort et l’oiseau
Une même trajectoire
Qu’on ne peut prévoir »

D’une écriture accessible et magnifiquement simple, Mireille Gagné enveloppe son univers pour nous offrir un présent loin d’être figé dans le temps. Sa vulnérabilité exploitée comme abandon total nous frôle sans pudeur, sans crainte d’être appât.

L’homme ne s’appartient pas. L’ambivalence de l’auteure miroite le paradoxe de l’être tueur tué. Instinct de survie. On ne prévoit pas sa propre fin. On n’en connait ni le sens ni la raison. Il n’y a que l’émotion et ce qu’on fait d’elle qui compte sur nos pas. Alors on doit se dépouiller de l’accablante douleur de n’avoir aucun contrôle. Et on demeure aux aguets, en espérant sauver sa peau.

« Je veux être empaillée
Vidée de mes roches
Ne plus crier
Avec tout ce vide
Comment trouver le silence? »

Certains d’entre vous peuvent craindre en la poésie cette insondable noirceur que l’on retrouve généralement chez les poètes. Il est vrai que la poésie est la libération de l’âme, l’écho du cœur, mais selon moi, on gagne à s’y retrouver.

Le petit livre Les hommes sont des chevreuils qui ne s’appartiennent pas de Mireille Gagné est un touchant cadeau à offrir ou à s’offrir.

Élizabeth Bigras-Ouimet

Les hommes sont des chevreuils qui ne s’appartiennent pas, Mireille Gagné, Éditions de L’Hexagone, 2015.