En 1970, il était possible de lire pour la première fois les vers désormais connus de Gaston Miron dans son poème liminaire de L’homme rapaillé : « Je ne suis pas revenu pour revenir / je suis arrivé à ce qui commence ». Quelques années plus tard, aujourd’hui donc, des femmes se réunissent aux Éditions Mémoire d’encrier et réinvestissent cette idée d’un commencement qui ne finit pas de revenir, avec une volonté de filiation pour certaines, avec un souhait d’exclusion pour d’autres. Elles sont « souches errantes volontaires avançons. Nous seins nus pour dire non pour dire nous voici » (Denise Desautels); les poèmes qu’elles nous livrent dans le présent recueil marquent l’imaginaire, nous invitent à marcher à leurs côtés. Au cours de cette trajectoire, une chose est indéniable : elles existent ensemble, rapaillées, rapiécées, dans une poétique où « l’océan est bien loin / ne te lave pas les pieds / marche avec nous » (Andra Moorhead) et où les générations, les appartenances, les voix, ne cessent de témoigner de la diversité de la poésie contemporaine des femmes au Québec.

Un parcours au féminin

Tournées vers l’avenir, les quarante et une poètes qui participent au recueil « vois-tu / sont un chant ininterrompu » (Marie-Célie Agnant) créant, parmi le territoire, une expérience au féminin qui demande à être traduite par le biais des mots, des poèmes. Ce parcours, parfois tortueux, de la poésie – de la place des femmes en poésie – est arpenté par celles qui veulent s’emparer du présent pour (re)faire leurs traces : « j’ai déchiré ma robe aux genoux / maintenant je sais par où les routes passent » (Laurence Lola Veilleux). Les femmes poètes ont regroupé les leurs, des femmes de prime abord morcelées, « je ne suis venue au monde / qu’à demi / longtemps je n’eus pour chair / que les voix ambiantes » (Joanne Morency), peut-on lire. Elles ont ramassé leurs sœurs, les ont amenées avec elles pour devenir le plus-d’une-dans-le-soi, « nous ne sommes pas tranquilles / nous brouillons les cartes » (Rosalie Trudel), avec une impatience de vivre, de dire, et d’écrire, qui sollicite notre attention tout au long de la lecture.

Des sensibilités accolées les unes aux autres

La force du recueil Femmes rapaillées se trouve justement dans la tension formée par les différentes sensibilités juxtaposées, des sensibilités qu’on cherche souvent à diviser. Autant des vers comme « les ombres / se soucient-elles / des murs / qu’elles caressent » (Virginie Beauregard D.) résonnent en eux-mêmes, autant d’autres font écho à une collectivité, « je ne peux plus laisser personne définir / mon Amérique à moi / et personne ne m’obligera / à définir les sociétés et mon peuple / à la place de mon peuple » (Natasha Kanapé Fontaine). Chacune d’entre elles a sa subjectivité propre, sa manière d’habiter le regard, non pas dans le but d’arriver à une fin, mais bien au commencement, à ce qui naît au monde.

Avec les auteures : Marie-Célie Agnant, Geneviève Amyot, Nora Atalla, Martine Audet, Daphnée Azoulay, Joséphine Bacon, Virginie Beauregard D., Geneviève Boudreau, Nicole Brossard, France Cayouette, Véronique Cyr, Denise Desautels, Hélène Dorion, Louise Dupré, Isabelle Duval, Rose Eliceiry, Isabelle Forest, Violaine Forest, Valérie Forgues, Catherine Fortin, Mireille Gagné, Isabelle Gaudet-Labine, Marie-Andrée Gill, Natasha Kanapé Fontaine, Tania Langlais, Mona Latif-Ghattas, Andrea Moorhead, Laure Morali, Joanne Morency, Laurance Ouellet Tremblay, Anne Peyrouse, Judy Quinn, Diane Régimbald, Agnès Riverin, Erika Soucy, Rae Marie Taylor, Rosalie Trudel, Laurence Lola Veilleux, Louise Warren, Nathalie Watteyne, Ouanessa Younsi.

Et toutes ces femmes qu’il nous reste encore à rapailler.

Vanessa Courville

Femmes rapaillées, sous la direction d’Isabelle Duval et de Ouanessa Younsi, Éditions Mémoire d’encrier, 2016.