Premier roman pour la jeune autrice Virginie DeChamplain, Les falaises explore la vie décousue de femmes sur trois générations, des allers et des retours de ces personnages en des territoires parfois étrangers.

Un récit bien ancré dans la langue

C’est le décès de la mère, suicidée, qui ramène une famille fracturée ensemble, ou plutôt oblige Ana et V. (la narratrice) à faire le voyage jusqu’en leur Gaspésie natale pour enterrer leur mère. D’octobre à mars, on suit V. au fil de ses déambulations, surtout en Gaspésie, avant de quitter pour l’Islande, terre chère à ses yeux, car il s’agit de ses origines par sa grand-mère maternelle. Malheureusement, elle n’aura jamais connu cette dernière, décédée peu avant sa naissance. C’est en vidant seule la maison de sa mère que la protagoniste découvre les journaux de sa grand-mère. Le récit alterne entre les différents mois, avec un passage de journal qui sépare les chapitres.

Tout au long du récit, une agréable surprise vient ponctuer la façon de raconter l’histoire. En effet, Virginie DeChamplain utilise une langue proche du parler dans sa narration : « Marie voulait m’aider à finir la grande besogne, mais je lui ai dit que j’étais correc’, que je voulais pas la déranger plus qu’y faut, que je lui ferais signe si j’avais besoin, de pas s’inquiéter. » Ce registre délibéré a pour effet de rapprocher son personnage avec la façon dont elle s’exprime en dialogue. On se sent alors parmi ses pensées, bien plus proche que si la langue était soignée jusqu’à trop la littérariser. Il s’agit d’une décision très intéressante et plutôt rare dans le format roman, qu’on retrouve davantage en poésie. On note au passage que l’autrice insère justement de la poésie entre certains chapitres : « j’ai fait taire le bruit / les oreilles à l’envers / crier par en dedans ». Ainsi, le journal de la grand-mère, la poésie et les chapitres en prose se succèdent.

V. est donc dans une sorte de quête personnelle, à la recherche de ce qu’elle fuit depuis toujours : ses origines. Autant elle déteste revenir en Gaspésie, autant elle s’y attache, entre autres grâce au personnage charmant et attachant qu’est Chloé, une jeune femme naïve dont s’éprend la narratrice. À la lecture, on a l’impression qu’elle se forge des ancrages dans le paysage nordique (les récits de sa grand-mère, sa relation avec Chloé) afin de cesser de toujours prendre la fuite. Et ce jusqu’à la dernière échappatoire : l’Islande. Afin de renouer avec les femmes mortes de sa vie, et de revenir à celles encore en vie (sa sœur Ana, sa grand-tante Marie et Chloé), V. part en Islande pendant quelques mois pour découvrir d’autres falaises, d’autres personnes qui l’accueillent avec bienveillance dans leur demeure.

Les falaises relève de la douceur malgré l’amertume parfois présente dans le texte. On se laisse facilement porter par une histoire universelle qui ravive un territoire oublié, celui de pierre et celui de l’intime, de la famille et de ce qu’il faut pour vivre. Un début romanesque tout en fraîcheur pour les éditions de La Peuplade.

Victor Bégin

Les falaises, Virginie DeChamplain, La Peuplade, 2020, 224 pages.