Photo : Marie-Madeleine Raoult en compagnie de trois de ses auteures au Salon du livre de Montréal; de gauche à droite : Morgan Le Thiec (Les questions orphelines), Mylène Durand (La chaleur avant midi) et Andrée A. Gratton (Choisir Éléonore) ainsi que Sarrah Osama (animatrice). Crédit photo : Julien Fortin

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Cette année, Les éditions de la Pleine Lune fêtent leurs quarante ans. D’abord et avant tout féministe, la Pleine Lune est aussi devenue au fil du temps une maison d’édition promouvant l’écriture des hommes ainsi que la littérature anglo-canadienne. Peu importe le genre de ses auteurs, la Pleine Lune se veut un foyer pour des écrivains de talent, jeunes et moins jeunes, pour qui le livre ne sera jamais qu’une simple marchandise, un banal divertissement, mais une œuvre proposant une écriture, un univers propre à chaque écrivain. Ainsi, plusieurs auteurs de renoms comme Nicole Houde, Pauline Harvey, Jeanne-Mance Delisle, Trevor Ferguson, Lawrence Hill, pour ne nommer qu’eux, ont marqué l’histoire de la Pleine Lune au fil des années. Pas étonnant que la qualité des publications de la maison ait d’ailleurs été soulignée à maintes reprises par plusieurs prix littéraires : entre autres, le prix du Gouverneur général (Les oiseaux de Saint-John Perse de Nicole Houde et Un oiseau vivant dans la gueule de Jeanne-Mance Delisle) et le prix Molson du roman (Encore une partie pour Berri de Pauline Harvey).

Cet hiver, j’ai eu la chance de partager une bouteille de vin avec l’éditrice de la Pleine Lune, un véritable pilier dans le milieu littéraire québécois, Marie-Madeleine Raoult.

L’année des femmes

Les éditions de la Pleine Lune ont vu le jour au printemps 1975, année internationale des femmes décrétée par l’ONU. Alors que le mouvement féministe battait son plein et que peu de femmes occupaient des postes importants dans le milieu de l’édition, « Marie Savard, écrivaine et instigatrice de la Pleine Lune, avait écrit un manuscrit que les maisons d’édition refusaient de publier », raconte Marie-Madeleine. Rappelons-nous qu’à l’époque les maisons d’édition laissaient encore peu de place à l’écriture des femmes, qui était souvent considérée comme un genre mineur. C’est ainsi que Marie Savard a eu l’idée de créer une maison d’édition qui serait un outil au service de la parole des femmes, contrôlé et géré par ces dernières. Une maison d’édition qui s’intéressait cependant plus à la fiction inventée par elles qu’au discours sociopolitique sur leurs conditions. Pour ces raisons, certaines féministes ont d’ailleurs reproché avec vigueur aux éditions de la Pleine Lune leur manque d’engagement. Le premier livre à y paraître a été celui que Marie Savard s’était justement vu refuser par diverses maisons d’édition, Le journal d’une folle. Quand Marie-Madeleine Raoult s’est jointe à l’équipe en 1977, la maison ne comptait que deux publications à son catalogue.

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« La Pleine Lune était davantage un regroupement féminin qui organisait des ateliers d’écriture avec des femmes du quartier, des soirées de lecture et des rencontres à la Librairie des femmes. L’édition n’était pas l’activité première de la maison », explique Marie-Madeleine Raoult, qui a repris la barre de la maison. Rolande Meunier s’est jointe à elle deux ans plus tard; elle est restée jusqu’en 1994. Marie-Madeleine a alors laissé tomber les ateliers d’écriture pour se consacrer entièrement à l’édition. « 80% de nos publications sont des œuvres de fiction : nouvelles, théâtre, romans. C’est le texte de fiction qui est porteur du message. Les femmes ont un rapport différent au monde, à la vie et à leur corps. Cela est aussi palpable dans leur écriture », affirme l’éditrice. Il ne s’agissait pas pour la maison de prétendre que l’écriture masculine n’a pas de valeur, mais de proposer une autre écriture évoluant parallèlement, « d’assumer la diversité du genre humain dans l’écriture ».

Bienvenue aux hommes

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Dès le début des années 1990, Marie-Madeleine et Rolande Meunier se sont posé cette question : « Devons-nous ouvrir nos portes à des écrivains masculins? » Il faut dire que dans les années 1980, à la suite de l’apparition de la Pleine Lune et des Éditions du remue-ménage, plusieurs  maisons  d’édition québécoises ont constaté que l’écriture des femmes avait le vent dans les voiles. C’est pourquoi ils ont décidé de fonder des collections « Femmes ». Voyant alors que des écrivaines choisissaient des maisons d’édition dirigées par des hommes plutôt que la Pleine Lune, Marie-Madeleine et Rolande Meunier ont décidé officiellement de publier des hommes en 1992 avec la parution du livre Ainsi vu de Robert G. Girardin. Il faut dire qu’elles avaient déjà, un peu plus tôt, publié Lettres d’amour, correspondance entre Sand et Alfred de Musset. Ce dernier serait donc le premier homme publié à la Pleine Lune. « La société évolue, avec elle la maison d’édition aussi », confie Marie-Madeleine. « Évidemment, il n’était pas question d’ouvrir nos portes à des machos! », ajoute-t-elle en souriant.

Du côté canadien

Sachant très bien que la Pleine Lune est l’une des premières maisons d’édition à avoir entrepris de publier des textes anglo-canadiens, je me suis demandé ce qui avait bien pu pousser l’éditrice à le faire. En effet, souhaitant voir comment les auteurs anglo-canadiens écrivaient et à partager cette écriture avec les Québécois, Marie-Madeleine Raoult a décidé de s’entourer de traducteurs d’expérience comme Carole Noël et Ivan Steenhout (prix du Gouverneur général 2004 pour les Indes accidentelles) et de publier plusieurs œuvres littéraires anglophones. Le premier livre à être traduit et édité en 1996 à la Pleine Lune a été La Vie aventureuse d’un drôle de moineau (traduit par Jacques Fontaine et Marie-Madeleine elle-même), de Trevor Ferguson, qui a connu un véritable succès! « Depuis, on publie tous ses romans », confirme l’éditrice. Ont suivi les œuvres de Bill Gaston, auteur canadien réputé, ainsi que celles du célèbre Lawrence Hill, à commencer par Aminata, un véritable bestseller.

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Pour l’éditrice, il ne fait aucun doute qu’au Québec « on est mieux outillé pour traduire la littérature nord-américaine qu’ils le sont en France ». Les éditeurs français le constatent de plus en plus : notre appartenance au territoire nord-américain et, par conséquent, à sa culture nous donne une connaissance plus juste de la langue et des mœurs de nos voisins anglophones. Petit détail intéressant : Marie-Madeleine raconte que, par exemple, les policiers montréalais n’ont vraisemblablement pas l’habitude de manger des chocolatines le matin, comme il lui est arrivé de le lire dans un roman de Trevor Ferguson (publié sous le pseudonyme John Farrow) traduit en France, mais plutôt des beignes. D’ailleurs, en cédant récemment les droits des romans Onyx John, Sous l’aile du corbeau et Train d’enfer aux Éditions 10/18 à Paris, la Pleine Lune s’est assurée d’avoir un droit de regard sur toute modification apportée à la traduction. « Ils ne peuvent rien y changer sans notre accord », explique-t-elle avec fierté.

L’avenir de la Pleine Lune

En 40 ans d’expérience, la Pleine Lune a su s’adapter aux changements dans la société et évoluer en même temps que son lectorat, tout en préservant une constance dans son travail ainsi qu’une ligne éditoriale cohérente. En effet, en voyant combien Marie-Madeleine Raoult a su ouvrir sa maison à différentes voix, autant féminines que masculines, canadiennes que québécoises, et faire en sorte qu’elle devienne une référence sur le plan de la traduction d’œuvres nord-américaines, on est en droit de se demander d’où lui vient ce flair en tant qu’éditrice.

« Je veux toujours rester à l’écoute des nouvelles voix, soutenir les auteurs qui sont de la maison. Il faut que dans chaque livre, il y ait un souffle, un univers, une écriture qui n’est pas générique. Il faut que l’auteur me transporte. » De la même manière qu’elle doit se sentir proche de l’œuvre, Marie-Madeleine Raoult doit aussi se sentir près des auteurs qu’elle publie. Pour ce faire, elle ne publie que huit titres par année. Aussi, chaque écrivain a-t-il droit à une approche personnalisée de la part de son éditrice. Et, pourquoi pas, à un lancement individuel!

« Je veux que mon travail d’édition se fasse dans un climat de complicité et de respect mutuel avec les auteurs. Publier moins, mais publier de la qualité. » Un esprit de communauté qui n’est pas sans rappeler les premières heures de la maison, du temps qu’il s’agissait plus d’ateliers de création et de rencontres littéraires que d’édition. En ce qui concerne le travail des auteurs, justement, « Il faut leur laisser le temps de prendre le recul nécessaire vis-à-vis de leur œuvre. Surtout, il ne faut pas répondre à des modes, ça n’existe pas en littérature les modes. » Plutôt que de miser sur le succès à tout prix, la Pleine Lune a depuis longtemps fait le choix de miser sur la qualité des œuvres qu’elle publie. Pour célébrer le quarantième de la maison, oubliez les tendances et prenez le temps de découvrir une écriture authentique.

Julien Fortin (merci à Morgan Le Thiec pour sa précieuse collaboration)

Pour le site des Éditions de la Pleine Lune, c’est ici.