Poètes de Brousse vient de lancer une nouvelle collection consacrée à la prose, dirigée par Myriam Vincent. Deux titres sont parus pour l’instant : Un de Salomé Assor et Les échappatoires de René-Philippe Hénault. Ce dernier est à l’étude du jour.

Dorothy est mère monoparentale de quatre enfants, trois garçons et une fille. Elle lutte contre son addiction à l’alcool et les avances inappropriées de ses patrons, tout en maintenant un semblant de vie adéquate pour ses deux plus jeunes sous sa garde. L’auteur raconte, en sept petits chapitres, des moments charnières de la vie de cette famille, avec Dorothy et Linda comme principales protagonistes.

La note légère fournit au texte une facilité de lecture déconcertante. Je n’avais pas nécessairement d’attente face à l’ouvrage ; on peut sans hésiter aborder sa lecture chapitre par chapitre ou encore passer au travers en quelques heures. Cette famille canadienne (originellement de la Nouvelle-Écosse avant de s’établir au Québec) possède un parcours tout à fait typique, sans drame épouvantable ni complication interminable. Ils sont tout ce qu’on connaît et conçoit d’une famille canadienne ordinaire. À ce point même qu’on finit par se demander quand se déroulera le revirement de situation qui les changera pour toujours. Ça ne se produira jamais.

Conservateur de fond en forme

Le sujet ne pose aucun problème ; même si on parle de choses les plus convenues ou les plus conventionnelles, c’est le traitement qui permet de dégager son écriture du lieu commun. Or, on remarque que le traitement est lui aussi baigné dans une sorte de conservatisme. Tout est écrit au passé simple, dans une suite d’actions (action au sens « moment, péripétie ») qui s’enchaînent assez vite, dans une explication de causes et effets qui laisse le lecteur un peu de côté. On manque de jouer avec les sentiments des personnages, on manque une petite touche de fantaisie. Ni Dorothy ni Linda ne possède cette coquetterie qui les différencierait du reste du monde (littéraire ou réel).

Les personnages principaux vivent les actions du livre sans jamais prendre possession de leur destin, comme s’il s’agissait du récit de leur vie en condensé. On se contente souvent d’énoncer par des phrases explicatives les différentes situations sans entrer dans l’émotion que peut vivre le personnage. Par exemple, la mère décide de partir en road trip retrouver sa sœur sur un coup de tête. On ne sait pas ce qu’elle ressent face à son propre périple. Le lecteur se retrouve dans l’anecdote de chapitre en chapitre.

On constate la maîtrise de la langue, mais on cherche la touche personnelle de l’auteur, l’imbrication d’un univers plus déployé. L’histoire demeure très classique, remplie de clichés (la mère ivrogne, la pauvreté et les dents arrachées, le frère en prison, etc). Certains éléments dont on fait seulement la mention aurait pu être exploités afin d’approfondir les rapports entre les personnages. L’exemple du frère en prison : on évoque ce fait sans y revenir vraiment ou sans même expliquer ce qui s’est passé. Ou encore, la maladie du père est employée à titre de description de ce personnage peu présent.

Il faut souligner que la relation interpersonnelle la plus importante reste celle entre la mère et de sa fille. Cette dernière grandit au fil des chapitres jusqu’à devenir une jeune femme, à son tour mère. On assiste à une sorte de réconciliation à la fin, malgré le manque d’un véritable conflit. On note l’agacement de la fille, mais rien qui justifie une distanciation assez importante entre les deux femmes. C’est arrivé, elles se sont retrouvées. Fin.

En bref, on contemple une écriture conservatrice, presque prosaïque, qui gagnerait à surprendre son lecteur en dévoilant davantage d’intériorité de ses personnages en quittant cette surface attirante pour plonger dans les eaux d’un univers plus complexe. Belle syntaxe, construction qui se tient sans problème, découpage efficace. On retient surtout une plaine textuelle qui mériterait d’être plus rugueuse et hors de la rigidité de la convention.

Victor Bégin

Les échappatoires, René-Philippe Hénault, Poètes de Brousse, 2019.

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