Ayant posé sa marque sur le cinéma documentaire (Ce cœur qui bat, Laylou) Philippe Lesage a réalisé cette année un film de fiction qui se concentre sur l’enfance. Les Démons s’attarde sur le quotidien d’un enfant de neuf ans et sur son appréhension des choses somme toute assez banales.

Le garçon en question, Félix, vit dans une banlieue tranquille. Le plus jeune de trois enfants, il fait partie d’une famille assez normale : ses parents se disputent de temps en temps, sa sœur lui sert de confidente, son frère l’emmène lors de ses virées avec ses amis plus vieux. Essentiellement, le synopsis se résume à ça : des conversations entendues à la dérobée, des rumeurs de garçons qui disparaissent, des chicanes.

On accède à la psyché de Félix par des regards inquiets, des silences réservés et par des questions que les adultes ne comprennent pas toujours. Le film prend le temps de faire vivre la force d’un instant en insistant sur ses silences et ses moments forts, parfois pendant plusieurs minutes qui ne se font jamais trop longues. Contemplatif serait un adjectif tentant, mais il n’aurait pas sa place ici, car chacun de ces temps morts a une partie prenante à jouer dans le récit, malgré son apparente insignifiance.

Lesage emprunte à plusieurs reprises les codes du cinéma d’horreur : souvent, la musique se fait progressivement de plus en plus présente, et les cadres et les lents travellings semblent présager une terreur sans nom. Ces quelques avatars de l’inquiétante étrangeté rappellent que n’importe quelle banalité peut, suivant le contexte, sembler terrifiante pour un préadolescent.

Embrassant une vie qu’il ne peut encore totalement comprendre, à mi-chemin entre l’innocence et le dur monde des adultes, Félix apprend à grandir comme tous les autres enfants : en marchant à l’aveugle. Les films de peur qu’il regarde – et qui ne font pas peur selon son ami -, les jeux de garçons en apparence innocents, les conversations de ses aînés sur l’homosexualité, les disputes familiales, et ces mystérieuses disparitions sont autant d’éléments qui, mis ensemble, peuvent faire naître de grandes angoisses.

Mais on s’attarde aussi sur quelques moments de grâce, car le bonheur côtoie toujours la peur. Ces alternances entre les joies de l’enfance et ses terreurs sont la démonstration d’une mise en scène toute en finesse. L’horreur, qui n’aboutit pas ici de la même manière qu’elle le ferait dans un film de genre, reste malgré tout omniprésente, et menace de se concrétiser à chaque instant, même si on n’en est pas conscient. Sans sombrer dans le sordide, et avec les quelques plaisirs qu’il nous permet, ce premier et très prometteur film de fiction rappelle la terreur que peut cacher l’apparente banalité du quotidien. Surtout pour un enfant.

– Boris Nonveiller

Les démons de Philippe Lesage, en salles le 30 octobre 2015.